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CQFD N°063


LIVRE

SUR LA PISTE DE B. TRAVEN

Mis à jour le :15 janvier 2009. Auteur : Anatole Istria.

Les éditions l’Insomniaque [1] ont traduit et publient la plus fiable des biographies du mystérieux B. Traven. En déjouant les pièges de la mystification, elle évite les pistes hasardeuses et maintient le parcours de l’écrivain dans une perspective historique et littéraire qui nous balade de la République des conseils de Bavière à la forêt Lacandone.

RAVEN EST LOIN D’ÊTRE UN INCONNU des colonnes de CQFD (n° 18, n° 43), où nous n’avons cessé de déplorer l’incurie de la fameuse « exception culturelle française » qui laissait plus de la moitié de son œuvre inédite en français ! Insaisissable, Les aventures de B. Traven par Rolf Recknagel (1918-2006) est un ouvrage passionnant, extrêmement fluide, qui permet de partager l’odyssée de cet « anonyme célèbre » qui gagne à être connu.
Si le mystère des origines de l’homme qui se fit appeler dans sa seconde vie Traven reste encore entier,on sait qu’il fut auparavant Ret Marut, homme de théâtre, pamphlétaire et révolutionnaire, influencé par Stirner, Shelley ou London dans l’Allemagne du début du siècle. Dans sa revue Der Ziegelbrenner (1917-1921), il pourfend les ennemis éternels : l’État, l’autorité, le capitalisme, le nationalisme, le colonialisme, la guerre, l’Église, la bureaucratie, les préjugés raciaux, mais aussi les partis politiques et le socialisme autoritaire ou institutionnel. Il consacre quelques attaques toujours actuelles contre la presse vendue au grand capital, qu’il combattra d’ailleurs, en qualité de censeur, au sein de l’éphémère République des conseils de Munich : « On ne parviendra jamais à une vraie démocratie tant que la presse se trouve aux mains de gens qui pensent en premier lieu à gagner de l’argent et ne songent qu’en dernière instance à mettre la presse au service de l’humanité. […] Toutefois un métier voué à entraver la divulgation de la vérité et à propager le mensonge, un métier qui pourchasse les hommes et s’abaisse au commerce pour l’amour du profit, un tel métier est immoral. […] Le journalisme pratiqué au sens capitaliste est une infection dont il faut délivrer l’humanité. La liberté de la presse n’est possible que lorsque la presse n’exerce plus son activité pour l’amour du commerce.Créer les bases d’une véritable liberté de la presse restait réservé au prolétariat en lutte. » (Der Ziegelbrenner, 10 mars 1919).
Échappant par chance aux hordes sanguinaires lancées par le gouvernement social-démocrate de Noske à la trousse des révolutionnaires, Marut fuit l’Allemagne et abandonne son identité à Londres d’où il embarque pour Tampico (Mexique) en 1924. De là, il n’aura de cesse de veiller orgueilleusement sur son anonymat (« Ma vie m’appartient, seuls mes livres appartiennent au public », écrivait-il à ses éditeurs allemands), laissant la matière de ses livres parler pour lui.

Le mérite de cette biographie est aussi de redécouvrir l’œuvre de cet écrivain clandestin. Le Vaisseau des morts (1926), récit et réflexion sur l’errance d’un marin apatride, nous décrit l’enfer du prolétariat des mers sur un navire au pavillon fantôme. Les Cueilleurs de coton (1926 – inédit en français) est un récit sur les ouvriers saisonniers au Mexique, mélange de parias noirs américains, d’agitateurs anarcho-syndicalistes des IWW (Wobbly) et de péons mexicains. Le journal Vorwärts qui publia le roman en feuilleton dès 1925, le commente ainsi : « On connaît la vie des tisserands silésiens d’avant 1848 ; on connaît la vie des ouvriers modernes du textile.Mais qui se soucie de ceux qui fournissent la matière première aux ouvriers du textile, les cueilleurs de coton,ceux qui travaillent dans les plantations. […] Le héros du roman – car il y en a quand même un –, c’est la classe ouvrière, ce sont les travailleurs agricoles mexicains, des Indiens pour la plupart. En comparaison, les travailleurs ruraux exploités dans les contrées situées à l’est de l’Elbe mènent une vie de cocagne. » C’est Le Trésor de la Sierra Madre , porté à l’écran par John Huston, qui demeure l’ouvrage le plus connu de Traven. Précis descriptif de la fièvre de l’or, Traven y affirme que « ce n’est pas tant l’or qui transforme les êtres que la puissance qu’il leur donne. C’est cela qui les excite, dès qu’ils voient de l’or ou même en entendent parler ». Mais il estime néanmoins, tout au long de son œuvre, que la radicalité subjective permet de se soustraire à cette funeste combinaison.
L’observation du mode de vie des indigènes du Chiapas et de leur condition « naturelle » non encore soumise aux rapports de domination capitaliste va d’ailleurs appuyer cette intuition. La communauté maya résiste mieux que les conseils de Bavière, ce qui n’empêche pas Traven de rêver à la fraternisation de l’Indien mexicain et du prolétaire européen.

De l’expédition archéologique Palacios de 1926 auquel il participe en tant que photographe, Traven tire la matière d’un ouvrage ethnographique, Land des Frühlings ( Au pays du printemps , 1928 – inédit en français) et surtout de son cycle de l’Acajou sur la révolution mexicaine, (dont seuls Indios , La Charrette et La Révolte des pendus sont traduits en français) qui offre une des descriptions les plus précises, à la fois éthologique et humaniste, des mécanismes d’un bout à l’autre de la chaîne de l’exploitation capitaliste.
En 1933, les livres de Traven sont traduits en des dizaines de langues et se diffusent à des millions d’exemplaires à travers le monde. Les nazis les interdisent au même titre que ceux de Marx, Freud, Brecht ou Stefan Zweig. C’est après la Seconde Guerre mondiale que l’énigme de l’identité de Traven dit Torsvan, dit Hal Croves devient un jeu médiatique auquel il essaie de se soustraire péniblement. En 1969, Traven fait disperser ses cendres au-dessus de la jungle chiapanèque, se mêlant définitivement à la densité anonyme de la forêt primaire.

Article publié dans CQFD n°63, janvier 2009.


[1] Les éditions l’Insomniaque ne dérogent pas à leur tradition d’excellence qui en a fait une des fines lames de l’édition férocement indépendante et critique depuis 1993. C’est aux insomniaques que l’on doit entre autres Les Écrits d’Alexandre Marius Jacob ; la première édition en français sur la vie de hobo de Boxcar Bertha, racontée par Ben Reitman ; le désopilant Les Aventuriers du RMI de Jérôme Akinora ; Putain d’usine de Jean-Pierre Levaray ; les premiers ouvrages en français de textes zapatistes ; la somme historique Viet nam (1920-1945) du regretté Ngo Van ; l’indispensable anthologie sur l’enfermement Au pied du mur ou encore Les Souvenirs de la guerre d’Espagne d’Antoine Gimenez.





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SUR LA PISTE DE B. TRAVEN
| 23 juin 2009 |

on avait eu l’année dernière « L’homme sans empreintes », d’Eric Faye, biographie plutôt ratée d’ailleurs (très confuse, littéraire, imprécise et abstraite). On y apprends sa rencontre avec Hitchcock, l’anonymat de Traven n’aurait pas résisté à la perspicacité du réalisateur. Finalement, laissons à Traven son mystère …

Traven se lit d’un trait. Je recommande le « Vaisseau des morts » pour ceux qui ne connaitrait pas, le ton est drôle, cynique, et décrit l’absurde de la situation d’un sans papier dans les mains du travail au noir maritime dans les années 10-20, on s’y croirait. « La révolte des pendus », excellent, âme sensible s’abstenir (après ça, vous n’acheterez plus jamais du bois exotique). Il n’y a pas de héros chez Traven, l’interprétation de Bogart dans « Le trésor de la Sierra Madre » fut un véritable contre-emplois pour l’acteur, et reste un de ses meilleur rôle. A lire et à revoir absolument ! :o)

 

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