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CQFD N°063


MA CABANE PAS AU CANADA

« L’ENTREPRISE DE RIEN »

Mis à jour le :15 janvier 2009. Auteur : Iffik Le Guen.

« Quand on ne veut pas, on peut. » Telle est la devise de deux jeunes entrepreneurs marseillais, plus proches du Bartleby de Melville, celui du « I would prefer not to », que de Bill Gates. Dévorés par une ambition hors du commun, ils pensent avoir trouvé un créneau porteur : le rien.

C’est donc sous cette dénomination que l’affaire a été déclarée au registre du commerce. « Puisque nous n’avons rien à vendre ni à offrir, nous avons commencé par faire une étude de marché, d’où il est ressorti que de nombreuses personnes ne voulaient rien nous acheter, ni même qu’on leur donne », affirment sur leur site ces créateurs d’entreprise d’un genre nouveau. Le fondateur de Microsoft, aigrefin de haut vol qui est quand même parvenu à vendre à toute la planète un truc dont personne n’avait besoin, peut repartir de zéro. Première part de marché investie, l’Agence Permanente est restée ouverte 24 heures sur 24 pendant une semaine, à la fin du mois de décembre. En vitrine, des annonces alléchantes sans aucune mention, des nonappartements de standing sans localisation ni loyer, des nonemplois sans contact d’employeur ni indication de salaire…

À l’intérieur, nos deux PDG, assis derrière un bureau récupéré dans la rue, guettaient le chaland. Et ils furent nombreux ceux qui osèrent pousser la porte. Chaque fois, la même question : « Qu’est-ce que tu vends ? » Chaque fois la même réponse : « Rien. » Très peu cherchaient du boulot. « Un jour, un type est venu avec son CV. On lui a expliqué en quoi consiste l’entreprise de rien, que c’est le contraire de l’entreprise de quelque chose qui est une vraie catastrophe. Il a d’abord cru à une blague,une caméra cachée, ensuite on a discuté de l’humiliation quotidienne quand on bosse dans une entreprise de quelque chose. » Ces rares demandeurs d’emploi comprirent vite, au-delà du sketch, l’intérêt de l’Agence Permanente sur une semaine, à savoir l’antithèse de l’agence d’intérim qui,elle,propose du provisoire sur toute l’année.

Une performance artistique ? « Pas du tout, puisque nous ne proposions qu’un contenant et nous n’avions aucune maîtrise sur ce qui allait se passer. Ce sont les gens qui ont fait l’histoire.  » Un budget, des subventions ? « À la différence du commerce équitable, le but est de ne rien gagner et, si on nous octroyait quelques piécettes en réponse à nos dossiers de non-subvention, ce serait un immense malentendu. » La plupart du temps, les gens sont venus sans rien chercher et ils l’ont trouvé avec, en plus, un coup à boire et un bon moment de tchatche. Les habitants du quartier, intrigués, ont apporté qui un chauffage électrique, qui des téléphones ou des sacoches pour tenter de combler le rien. En revanche, l’agence de non-rencontre sentimentale n’a séduit personne, sans doute à cause du côté transparent des lieux.

L’entreprise de rien ne va pas en rester là. L’an neuf a été marqué par une réhabilitation de sapins rescapés des fêtes et la création du syndicat maison, qui a lancé sa première grève, le 7 janvier, suivie par la quasitotalité des Marseillais. Un succès apparemment sans rapport avec la tempête de neige qui a frappé la ville ce jour-là. Sont programmées une campagne de non-communication à l’aide de panneaux vides sur lesquels le quidam pourra écrire ce qui lui passe par la tête, un stand au Salon des Jeunes Entrepreneurs et diverses démarches administratives, notamment auprès du tout nouveau Pôle Emploi. On se prend à rêver à une vague de création d’entreprises de rien, qui viendrait gripper encore un peu plus les rouages d’une machine économique déjà en proie au doute existentiel.

Article publié dans CQFD n°63, janvier 2009.






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