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CQFD N°063


UN PETIT PEU DE RIEN DU TOUT

L’AN NEUF EN FANFARE

Mis à jour le :15 janvier 2009. Auteur : Nicolas Arraitz.

Rien, on n’avait rien de prévu pour la Saint-Sylvestre. Jusqu’à ce que Fantazio, en bon prince du pur hasard, nous régale d’une invite de dernière minute. Une belle rencontre, une aubade, de savoureux fruits de mer et une intro nouvel-anesque tonitruante. Voilà tout.

LES FÊTES, AVEC LEUR MAJUSCULE et leur allégresse obligée, sont souvent à gerber. Mais on fait quoi à la place ? La gueule en attendant que ça passe ? On renonce à célébrer sous prétexte que c’est la fête à neu-neu et aux marchands ? Il est vrai que par chez nous –et c’est en passe de devenir tout aussi traditionnel que la dinde et les marrons glacés–, on a toujours une bonne raison de tirer le mourre en s’économisant… À croire qu’on est –voilà des siècles qu’on s’y essaye avec application– la patrie des pisse-froid et des peine-à-jouir. Il y a pourtant, tout autour, au cœur de vastes trous noirs de l’espace-temps,des pays de sauvages bien plus civils où, au contraire, n’importe quelle excuse est bonne pour faire la noce. Alors nous, ce soir-là, au cas où, on n’avait rien prévu. Mais on gardait l’esprit ouvert. Et quand Fantazio a appelé Lucas (le plus élégant d’entre nous) pour nous inviter à réveillonner chez des copains à lui, on a dit oui. C’est plaisant de rencontrer des gens qu’on ne connaît pas à deux pas de chez soi. Surtout s’ils sont aussi accueillants que fins cuistots.

En guise d’apéritif, alors qu’on dégustait debout des palourdes à la brouillade citronnée, Fantazio vint me chanter un corrido mexicain à l’oreille : « L’aigle étant un animal, il s’est portraituré sur l’argent, il faudra bien que je goûte à cette figue de Barbarie, même si je dois me piquer les doigts »… Il a ensuite enchaîné avec quelques standards de rock’n’roll poisseux. Un sax a alors fait son apparition, puis une trompette, puis un trombone, puis… Une improbable fanfare a émergé des placards, ça s’est mis à schlinguer et à swinguer comme pour une répétition de scène de film sur, par exemple, une bande de jeunes qui rêveraient de démesure balkanique. À minuit, les fenêtres étaient grandes ouvertes, et comme le quartier est peuplé de Kurdes et de Maghrébins qui ont sans doute un tas de trucs à se reprocher, aucun voisin grincheux n’a songé à appeler la police. Tant pis pour la France.


La fanfare ayant pris corps et tempo, on a fini par descendre dans la rue. Sur la terrasse du Triomph, Momo a offert sa tournée à la santé des musiciens. Un pépère avec un chapeau pointu sur le coin de l’œil s’est fendu d’un solo de langue de belle-mère au milieu du chœur, qui l’accompagna en sourdine. Puis le kiosque à musique des Mobiles fut pris d’assaut.
Depuis combien de millénaires n’avait-on plus vu d’orchestre y fanfaronner à la gloire des morts pour rien de toutes les guerres passées et à venir ? C’est du haut de ce kiosque, après qu’une mini-meute de dangereux ados eut déployé sa petite démonstration de break-dance et de sauts périlleux, que le batteur –parce qu’il y avait même une batterie portable – a soudain été pris d’une irrépressible envie de potlatch sonore : ses cymbales ont valsé par-dessus bord, atterrissant en ricochets scintillants sur les dalles disjointes du square.
Contaminé par l’enthousiasme, le trombone est allé faire couiner son bout évasé sur les seins de Miss France, en devanture du kiosque à journaux. Ainsi fut sonnée la marche triomphale vers « la mer », que ces illuminés confondaient avec le Vieux-Port. Rendue devant le Grand Hôtel de basse police, la mauvaise troupe lui tourna ostensiblement le dos, se plaçant – c’était fatal – face à la caserne des pompiers. La dizaine de boutefeux en faction réclama une sérénade, on leur servit une polka, qu’ils saluèrent à la russe, en dansant bras dessus, bras dessous. Au même instant, une voiture immatriculée ailleurs pila net sous le nez des flics, interrompant une circulation qui, assoiffée d’action, ne demandait pas mieux. Les passagers se répandirent sur la chaussée en ondulant des hanches : chaud !, chaud !, chaud (nous ignorions qu’à travers tout le pays, le record de bagnoles brûlées était en train de se faire pulvériser, avec ou sans permis) ! Pour l’heure, nos yeux et nos mains débordaient d’émerveillement enfantin, comme pour un feu de joie.

Le long du commissariat, quatre ou cinq fourgons de CRS faisaient acte de présence. Profil bas ou réveillon à l’abri ? À l’intérieur, il n’y avait que des blousons pendus à des cintres, comme pour donner le change en ombre chinoise. Même fantomatiques, ils font mine de toiser tous nos faits et gestes. Leur chef, ce Poutine au petit pied, n’est quand même pas devenu président pour rien. Et à propos de rien, voilà qu’on croise un jeune homme dynamique, avec qui on s’accoude chez Kabli pour y finir la nuit en divins bavardages (dis « vin », pas « vain »). Le gars racontait comment il monte sa propre boîte, avec un ami. « L’entreprise de rien, ça s’appelle. » Sans doute la seule qui survivra à la Bérézina économique à venir, puisque « sa courbe comptable est parfaitement plane » [1].
Le nouveau gérant du Champ de Mars –un autre optimiste peu recommandable– a le visage qui s’éclaire quand, trois jours plus tard, je lui raconte cette nuit-là : « C’est parce qu’ils veulent nous priver de ça qu’on trouve leur système insupportable. Une partie de jambes en l’air, chanter dans un bar, danser dans la rue, banqueter sur les places…
Voilà ce qui nous manque et nous fout les boules bien plus qu’un pamphlet radical ou un bouquin de théorie pure !
 » En tout cas, quand on commence l’année en fanfare, on aimerait que ça continue. Car c’est en vivant qu’on chope l’envie de vivre, l’air de rien.

Article publié dans CQFD n°63, janvier 2009.


[1] Lire « Ma cabane pas au Canada » CQFD n°63





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