Impossible d’y échapper. Le fatigué des débats
est aussi inévitable que les « À poil ! » devant un
défilé de majorettes. C’est pas compliqué, il s’en
radine un à chaque fois qu’une occasion de l’ouvrir
se présente. Fait notoire, il s’agit rarement
de la même personne, à croire qu’ils organisent
des tours de rôle.
Attention, il existe plusieurs catégories de la
même engeance. La première, au fort potentiel
de nuisance, est le plus souvent éprise de
boisson. Lors d’une soirée grenobloise de présentation
de CQFD, une jeune personne passablement
embrouillée monopolisa la parole afin
d’expliquer la quintessence des malheurs du
monde. Une situation surprenante, puis marrante,
mais pour finir énervante, lorsqu’on
s’aperçoit qu’il sera difficile d’interrompre la
principale protagoniste. Ne rencontrant aucune
résistance, la demoiselle finit par conclure d’elle-même
« qu’à Paname, les gens sont plus sympas
qu’ici. Ils t’aident. Ici, tu peux crever ! ». Peut-être
qu’à Paris, ils la font taire.
Bien que sobre, la grande gueule sûre d’elle et
de son bon droit est tout aussi encombrante.
Suite à une projection du film de Mehdi Lallaoui
Retour sur Ouvéa, un spécialiste de la Nouvelle-
Calédonie – il devait tout juste revenir d’une
semaine de trekking – éclaira de ses loupiotes
déglinguées une assemblée qui ne lui avait
pourtant rien demandé. Au nez d’un représentant
du syndicat Solidarité Kanaky, il expliqua
doctement que « les Kanaks, il leur faut de l’éducation.
S’ils veulent diriger le pays, il faudrait qu’ils
soient éduqués… Et compétents, aussi. »
Tassement dans les fauteuils… Le bougre
insiste : « Et surtout, il est notoire qu’ils ont un
problème avec l’alcool ! ». Disparition sous les
sièges, et une pensée pour les Kanaks de la
grotte achevés d’une balle dans la tête.
Fin janvier, lors des manifestations de soutien
aux inculpés de Tarnac qui se sont déroulées
dans toute la France, le lot de débats n’a pas
manqué d’attirer son lot de lourdauds. Des
kyrielles de « Ça sert à rien de discuter, il faut
agir ! » au rhétoricien enquiquineur qui s’accapare
le crachoir, les verbeux saboteurs ne manquèrent
pas. À Marseille, « un vieux con de
soixante-huitard » – dixit himself – ne put s’interdire
de jouir sans entrave du temps de parole
disponible ce soir-là. Il lui semblait primordial
de minimiser la répression policière actuelle :
« Grâce aux mobilisations du peuple, elle est bien
moindre que sous Marcellin. » Son intervention
répétitive détourna longuement le débat et provoqua
de vives réactions. L’importun s’énerva,
tel le gars reprochant au boucher ses poissons
pas frais : « Vous êtes trop jeunes pour vous
rendre compte, mais on vit dans une société plus
démocratique que sous De Gaulle ! Sauf quand
on est pris en otage par des syndicalistes comme
ceux de la gare Saint-Lazare ! » Rhaaaaa ! Mais
sortez-le !
Assez !, mesdames et messieurs les bouffeurs
d’oxygène égocentrés, qui dévoyez la moindre
tentative de bavardage constructif en vous
pignolant le neurone et en exhibant vos obsessions
délayées à l’infini. Retors, vous profitez
sans vergogne de notre naturel manque d’autorité
qui fait que nul Wyatt Earp automandaté
ne vous renvoie KO au bercail. La prise d’otage,
c’est vous qui la menez. Et c’est les idées que
vous séquestrez. Idées qui se forgent et s’améliorent
bien mieux en écoutant les autres qu’en
se gargarisant de son
propre discours. Vous
cassez toute possibilité de
dynamique collective.
Vous êtes au débat ce que
le spectacle vivant est à la
joie de vivre. Par pitié,
fermez-la.
Article publié dans CQFD n°64, février 2009, actuellement en kiosque.