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CQFD N°005


REPORTAGE

PRENDS TON USINE ET CASSE-TOI

Mis à jour le :15 octobre 2003. Auteur : François Ruffin.

Fin août, le directeur de Flodor, Vimo Madéri, déménageait en douce le matériel de son usine de Péronne, en Picardie. Surpis en flagrant délit par ses ouvriers, le fabricant italien de chips devenait aussitôt un symbole de l’indélicatesse patronale. Médias et élus en tête, un torrent d’indignation se répandait sur la région et le pays. Flodor n’est pourtant qu’un cas parmi d’autres, l’énième avatar d’une pratique bien rodée de casse industrielle. Qui, elle, ne choque personne.

Pauvre Vimo ! Dès le départ, tu te traînais un handicap : tu viens du pays de Berlusconi et de la Cosa Nostra. Tu te caches derrière des lunettes noires sur les photos. Tu parles avec cet accent fourbe : « Ma, yé croyais qué yé pouvais proméner gentiment mon ousine à travers il moundo ». Et voilà que tu décides, à la sauvette, entouré de grands costauds, de déménager les chaînes Flodor de Péronne. Quelle maladresse ! On ne vous enseigne donc pas la com’, le choix des mots et des cravates en Italie ? Règle n°1, retiens bien ça : pour rester discret, c’est au grand jour qu’il faut vider sa boîte. En plus, c’était l’été. L’actu se faisait rare, Marie Trintignant refusait de ressusciter. Et du coup, vilain rital, télés radios journaux te sautent à la gorge, de Libération à France Info en passant par TF1. Le pompon, tu te retrouves en garde à vue pour « obstacle à l’exercice des fonctions d’inspecteur du travail ». Le président de la région Picardie, Charles Baur, se déclare « scandalisé par la méthode ». La « méthode », voilà ton problème. Qu’une entreprise se tire en Italie, ou à Bangkok, ou sur Mars, on est habitué. Que Flodor soit passé d’environ 900 emplois en 1991 à 200 aujourd’hui, c’est d’accord. Que demain, ton groupe Unichips liquide les rescapés, on le conçoit. Mais allons, allons, il y a la « méthode ». On ne coupe pas ses spaghettis, on ne sectionne pas les câbles des machines au chalumeau. Tu peux délocaliser, bien sûr, c’est le marché qui veut ça, mais avec les formes : des petits documents à remplir, des bavardages avec les syndicats, des échanges avec la direction du travail, six mois à patienter et basta. Regarde Yoplait, Curver, Lee Cooper, ils ont fait ça très gentiment. Douceur, vaseline, diplomatie. Pourquoi ne pas les suivre ? Prends les statistiques de l’INSEE, regarde les plus grandes industries de la Somme au 31 décembre 1996. Admire un peu le chemin parcouru, en silence, sans tracas, rien qu’en six ou sept ans. Numéro 3, Magnetti-Marelli, 900 emplois à l’époque, démantelé il y a deux ans : « Ils ont envoyé notre outillage vers l’Espagne, l’Italie, la Pologne. Ensuite, où le matériel est parti, on n’arrivait plus à suivre » (Guy Thoma, CGC). Numéro 6, Whirlpool : 850 postes en 1996, 265 supprimés depuis. « Les gens viennent nous voir, raconte Cécile Delpirou, déléguée CGC, et ils nous demandent : “Alors, quand est-ce que c’est, le prochain plan social ?” Dans l’entreprise, ça a causé un traumatisme. » Numéro 8, Carbone Lorraine, ton futur modèle : « On est passés de 1 200 salariés dans les années 80 à moins de 450 aujourd’hui. Sans jamais faire les gros titres » (Un licencié, promotion 2003). Et Honeywell, l’ex-leader de l’électronique ? Dégagé ! Et Saint-Gobain, dans l’Oise ? Un carnage ! Et Valéo, à Sissonne (Aisne), Dreux, La Bastide ? Tout le monde descend, direction la Tchéquie et la Pologne ! Personne ne parle de lyncher ces pédégés-là. Parce qu’ils communiquent bien : concurrence, réduction des coûts, économie mondialisée, choix stratégiques, désolé-mais-fatalité - tout se passe cordialement, entre gens civilisés. Et si demain, comme on le redoute, l’homme le plus puissant d’Amiens, le super-boss de Good Year (n°1, 1 650 employés) fusionne avec Dunlop (n°5, 850), tu crois que ça fera scandale ? Il promettra reclassement du personnel et cellule d’aide psychologique. Tandis que toi, tu bouges trois sacs en toile de jute, et quel foin ! Faut pas dramatiser, non. Malgré tes efforts chez Flodor, durant la dernière décennie, la Somme n’a perdu « que » 8 % de ses emplois industriels. Certes, c’est plus que la moyenne nationale. Mais bon, on soufflait, on trouvait même ça encourageant. On se remettait de la dégringolade d’avant : 20 000 salariés de perdus dans l’industrie entre 1975 et 1986. A cause de la casse dans le textile, notamment, parti s’expatrier en Thaïlande et au Maroc. Mais voilà que des Cassandre nous annoncent un nouveau désastre. Qui ne viendrait pas de la patate, en dépit de tes ravages et des hauts cris médiatiques, mais plutôt de l’automobile, des fonderies et de la mécanique, qui menacent de déserter avec armes, bagages et boulons vers l’Est. En petit comité, un ancien préfet confiait : « Je ne parierais pas un euro sur l’avenir de la zone industrielle ». Interrogé par des chefs d’entreprise soucieux - « doit-on partir à l’Est ? » -, le ministre au Commerce extérieur, François Loos, ne les rassura guère : « Il serait criminel que je vous affirme le contraire. » Quant à Laurent Bernard, directeur d’OPF et président de l’UIMM (le syndicat des patrons de la métallurgie), il s’alarme : « On vit actuellement dans la métallurgie, en partie, ce qu’a connu dans le textile il y a vingt ans. » De joyeuse augure, alors que le département repose largement sur ces secteurs… Pour l’instant, la tornade approche par le Nord : Comilog à Boulogne (351 emplois), Métaleurop à Noyelles-Godault (830), la Française de Mécanique à Douvrin (705), Sollac-Dunkerque (430), Sollac-Arras (422) - et d’ici 2005, une épée est suspendue sur Ugine, près de Béthune (1400 salariés). Reste « l’espoir » que cette région se spécialise, à son tour, dans « le transport et la logistique, avec les marchandises venues du monde entier » (le secrétaire de l’USTM-CGT, entretien à l’AFP, 02/09/03). Aucune combine, ici, aucun coup bas. Juste une mécanique implacable et simple, que dévoile par exemple le groupe Faurécia (fabricant de sièges pour voitures) dans un courrier à ses sous-traitants (05/03/02) : « Le sourcing dans des pays à faible coût de main d’œuvre doit nous aider à atteindre un objectif de baisse [des prix] de 30 %. […] Il nous serait dès à présent utile de connaître votre situation à ce sujet en répondant à ces quelques questions : 1) Avez-vous déjà engagé une telle démarche ? (partenariat avec des sociétés situées dans des pays à faible coût de main d’œuvre) 2) Au cas où ce type de recherche ne serait pas entamée : quelles sont vos intentions à ce sujet ? » Trois mois plus tard, le même revient à la charge : « Nous vous avons récemment interrogé sur vos projets de délocalisation dans des pays à faible coût MO [main d’œuvre]. Cette nouvelle situation exige de votre part un engagement vers des pays à faibles coûts. […] Ces éléments économiques nous sont désormais indispensables pour justifier auprès de notre client la sélection des fournisseurs, et ce critère sera systématiquement pris en considération pour l’attribution des marchés… » (01/08/02). En clair, Renault, Peugeot et consorts nous l’ordonnent, et nous vous l’imposons : délocalisez ! Ce fonctionnement, rationnel, s’étend jusqu’aux sociétés publiques : « Les exigences d’efficacité qui sont celles de la SNCF, comme dit l’un de ses directeurs, l’ont conduit à optimiser avec de plus en plus de rigueur le processus des achats. Les résultats de cette démarche sont très positifs en termes de réduction des prix » (février 2003). Désormais, les chemins de fer français achètent donc leurs culasses à un intermédiaire qui s’approvisionne à l’Est. C’est la crise, Vimo. Une crise permanente. Et qui comporte aussi ses petits avantages. « Dans les années 75-76, vous alliez voir le contremaître : “Je veux 20 centimes de l’heure en plus”. S’il refusait, on passait dans la boîte d’à côté. Y avait du boulot partout sur la zone. De toute façon, ces augmentations, ils les donnaient d’eux-mêmes. Après, ils ont commencé à établir des quotas. Et puis ensuite, c’est devenu “vous travaillez et vous l’écrasez”. » (Un ex-salarié de Carbone-Lorraine.) On croirait que ça remonte à la préhistoire, hein ? Eh bien, non, c’était hier. C’étaient mes parents, l’ère des conquêtes - matérielles et morales. Crise aidant, heureusement, on est passé au temps du laminage. « En 74, c’était une période euphorique. On avait négocié un accord d’entreprise assez favorable, avec des congés pour événements familiaux, pour ancienneté, etc. Fallait, comme ils disaient, “fidéliser le personnel” - pour qu’on ne parte pas ailleurs. En 1986, ils ont mis en place la “modulation d’horaire”, la flexibilité pour ne pas payer les heures sup’. Et en 87, ils ont commencé les licenciements économiques avec, dans le même temps, le recours à des gens en intérim. » (Régis Bault, ex-CGT Valéo) La crise s’est installée dans les têtes. Chacun sait qu’il y a un milliard de Chinois, et moi et moi et moi, c’est pourquoi le PDG de Valéo, Thierry Morin, a judicieusement rappelé leur coût horaire devant les syndicats : « 35 centimes d’euro » . Des acquis sont rognés ou carrément pulvérisés, et des textes valident ce retour de balancier. « On ne se bat plus pour conquérir des avantages, juste pour les conserver », témoigne Françoise Maréchal, déléguée CGT-Valéo. « Lorsqu’on m’a muté de département, j’ai tenté de négocier mon salaire. Le chef du personnel a ouvert un tiroir : “On a reçu une cinquantaine de candidatures spontanées. Des personnes plus jeunes, mieux qualifiées et moins gourmandes que vous.” » Ah, mon cher Vimo, nos élus peuvent te remercier ! Si si. Tu les entends, à haute voix, s’interroger sur l’Europe ? Différer ou tempérer son élargissement ? Parler d’instaurer des taxes aux frontières ? Défendre ce monde ouvrier laminé ? Non. Côté économie, ils se veulent impuissants, sauf pour régaler les entrepreneurs en cadeaux fiscaux et allègements de charges. Grâce à toi, ils ont trouvé une belle occasion pour un sermon. Haro sur le méchant patron ! Ils sont « choqués », « scandalisés », « indignés ». Comme s’il s’agissait de sentiments. Comme si la logique financière, sans coupable, sans visage et sans nom, ne s’avérait pas plus dangereuse, cent fois plus socialement mortifère, qu’un fabricant de chips un peu maladroit…

Publié dans CQFD n°5, octobre 2003






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> PRENDS TON USINE ET CASSE-TOI
| 14 février 2006 |
Trop difficile de lire…. > PRENDS TON USINE ET CASSE-TOI
| 29 août 2005 |
Possible d’avoir un caractère plus gros, plus lisible ? Merci !
 

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