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CQFD N°064


PROJET PHARAONIQUE CONTRE ESPÈCES EN VOIE DE DISPARITION

UN LAS VEGAS EN ARAGON

Mis à jour le :18 février 2009. Auteur : Gilles Lucas.

Une bande de vautours associée à des faisans veut installer dans un désert du nord de l’Espagne un complexe de casinos et autres parcs d’attractions pour y plumer perdreaux et pigeons. À moins que quelques oiseaux rares ne réussissent à leur régler leur compte. Récit.

ans le ciel du désert de Monegros, vaste étendue aride au cœur de l’Aragon, entre Saragosse et Lérida, tournoient une multitude d’oiseaux. Certains sont rares ou en voie d’extinction comme l’oedicnème criard, l’outarde canepetière, les alouettes calandre et pispolette, le sirli de dupont, les gangas cata et unibande,ou encore le faucon crécerellette. Mais, depuis décembre 2007, une autre espèce tente de fondre sur ce vaste espace unique en Europe : celle des vautours-charognards, constitués en un consortium nommé International Leisure Development (ILD), qui se propose d’y construire une néo-ville composée de 32 casinos, 70 hôtels, 232 restaurants, 500 boutiques, avec hippodrome, parcours de golf, musées et multiples parcs d’attractions à thèmes. « Enfin un vrai Las Vegas européen ! », s’émeuvent les promoteurs du projet.

Comme il se doit, c’est avec le catalogue complet des habituelles promesses de création d’emplois, de modernisation de la région et, pourquoi pas, de garantie pour tous et chacun de gagner le banco aux casinos que ce projet « Gran Scala » a été présenté par ILD au gouvernement d’Aragon, lequel s’est empressé de sortir la porcelaine et de s’en faire immédiatement le porte-parole et défenseur inconditionnel. Aux yeux des décideurs, peu importe qu’une telle entreprise nécessite, selon les experts, 800 millions de m3 d’eau par an, acheminés depuis l’Èbre tout proche, alors même que le débit du fleuve est d’un milliard de m3… Et les arguments de Chesús Ferrer, porte-parole du groupe aragonais « Les Écologistes en action », qui affirme que « les émissions de CO2 issues de la nouvelle ville représenteront 6 % des émissions totales de l’Espagne », sont autant de motifs de plaisanteries lors de réceptions comme celle qu’aurait organisée pour ILD André Guelfi, dit Dédé la Sardine, vedette de l’affaire Elf, en l’honneur d’élus aragonais dans un palace parisien, en juin 2007.

« Ce n’est pas un modèle de société, ça ! On nous demande d’enseigner le respect, la paix, et un tas de valeurs humaines. Et qu’est-ce qu’ils promettent aux gens ? Le jeu dans les casinos et des conditions de travail infâmes comme elles existent déjà dans les autres parcs d’attractions où les employés sont incroyablement maltraités », s’indigne Rosa Arquè, habitante de Fraga et porte-parole de la Plate-forme Stop Gran Scala. Cette enseignante poursuit : « Depuis le 12 décembre 2007, jour où le projet a été rendu public,le gouvernement d’Aragon aux ordres d’ILD a fait courir des rumeurs sur le choix du site. Et, évidemment, beaucoup de gens espéraient tirer le maximum de profit de leurs terrains. Les villages ont commencé à se quereller et à se diviser. ILD a annoncé des prix d’achat deux fois supérieurs, allant jusqu’à 9000 euros l’hectare. Et rien ne s’est passé : ni contrat, ni accord. On a l’impression qu’ils attendent quelque chose… » En clair, « toute cette affaire sent l’escroquerie », explique Rosa : « ILD achète des terrains, et le gouvernement s’engage à faire venir l’eau, l’électricité, le TGV, les autoroutes. ILD n’a annoncé un budget que pour l’achat des terrains de Gran Scala, et rien pour les autres infrastructures.Ils cherchent des investisseurs. Quand le gouvernement aura tout payé, la valeur des terrains aura évidemment explosé et ILD pourra revendre au prix fort. Une combine classique. »

La Plate-forme Stop Gran Scala rassemble plusieurs associations qui exposent chacune ses arguments spécifiques. Selon les écologistes, les 25 millions de visiteurs que devrait drainer ce complexe vont détruire l’équilibre environnemental du territoire. D’autres opposants affirment que les 60 000 emplois créés vont développer une population de 200 000 habitants dans une zone en totale pénurie d’écoles et d’hôpitaux. Quant aux professeurs, fer de lance du mouvement anti-Gran Scala, ils s’évertuent à démontrer combien les emplois promis sont vides de futur, de formations, de stabilité et de dignité.

Mais, pour l’heure, l’opposition est loin d’être massive. Réunions publiques, manifestations, chaînes humaines sont encore insuffisantes face à la force de frappe de l’argent et des moyens de communication des prédateurs qui utilisent les difficultés locales en jouant du « Vos enfants vont arrêter de quitter les villages ! ». Les vautours annoncent fièrement que 86% de la population est favorable au projet. « Ils ont fait un sondage par téléphone », dit Rosa Arquè à CQFD. « J’ai dit que j’étais contre. Et, tout de suite, mon interlocutrice m’a dit :“Mais comment vous pouvez être contre ? C’est pas normal !” ».

Reste donc, pour l’instant, les oiseaux, et notamment ce faucon crécerellette, espèce protégée, dont une des principales aires de nidification est justement la région convoitée par ILD. « Si l’Europe impose l’application de la directive “Oiseaux” [1], on a des chances d’arrêter définitivement ce projet », affirme Rosa. Petit animal sauvage allié aux résistants locaux – « Oiseaux de même plumage volent en compagnie », disait Cervantes –, voilà de quoi régénérer deux espèces en voie d’extinction !

Article publié dans CQFD N°64, février 2009.


[1] Annexe I de la directive « Oiseaux » 79/409 CEE du Conseil relative à la conservation des oiseaux sauvages.





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