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CQFD N°064


SIX MILLIARDS D’OGRES

LA BNP AIME LES GENS

Mis à jour le :18 février 2009. Auteur : Anne-Leïla Ollivier.

L’expo « Six milliards d’Autres » est au Grand Palais. Son mentor, Yann Arthus-Bertrand, veut partager ses hauteurs de vue : « Le temps où l’on pouvait se permettre de ne penser qu’à soi est fini. » Le sponsor – la BNP – est 100 % d’accord.

IX RÉALISATEURS, soixante-dix pays, cinq mille interviews, en posant quarante questions identiques : « Qu’avez-vous appris ? Qu’est-ce que l’amour ? Quel est le sens de la vie ? »… Cadrage fixe et serré sur les visages. Les écrans sont situés dans des yourtes et les témoignages montés par thème : « l’amour »,« la famille », « Dieu »… Un jour, en panne d’hélico, Yann Arthus- Bertrand discute avec un paysan malien. L’anecdote est répétée à l’envi : « En survolant la planète […] je me demandais souvent ce que je pourrais apprendre des hommes et des femmes que j’apercevais en dessous de moi. […] Car vue d’en haut, la terre apparaît comme une étendue immense à partager. […] Désormais, nous ne pouvons ignorer tout ce qui nous lie et les responsabilités que cela suppose. Aujourd’hui, la seule démarche possible est d’aller vers l’Autre pour le comprendre. » Pourquoi comprendre l’Autre, avec un A majuscule ? « Car dans tous les combats à venir, que ce soit la pauvreté ou les changements climatiques, on ne pourra plus agir seuls. »

Commentaires élogieux dans la presse et sur le net : « Super cartographie de la diversité humaine », « Hymne à l’amour »… Conquis, le public fait la queue, qu’il pleuve ou qu’il neige. Mais quelque chose grince dans le beau consensus : le logo de la BNP Paribas, principal mécène. « La direction et les équipes de BNP Paribas ont été séduites par la convergence entre les valeurs du groupe et l’ode à la diversité que représente le projet Six milliards d’Autres. » La plaquette de l’expo, – 100 % papier recyclé –, est une ode aussi, mais à la BNP : « Il ne peut y avoir progrès sans respect de la diversité. Plutôt que de se développer sur le mode de l’uniformisation, BNP Paribas s’efforce de concilier puissance mondiale et véritable respect des cultures locales. » [1] Pourtant, ce groupe traîne nombre de casseroles – blanchiment d’argent, corruption, trafic d’influence, détournements de fonds [2].

Et certains s’étonnent : « Aucune séquence tournée au Laos. Est-ce parce que BNP Paribas vient de décider de financer le projet d’expansion du barrage de Theun-Hinboun […] aux impacts environnementaux et sociaux massifs ? […] Sa construction entraînerait le déplacement forcé de plusieurs milliers de villageois. Nous aimerions aussi écouter leur témoignage sur le sujet. Pourquoi ne pas avoir demander aux habitants de l’île de Sakhalin ce qu’il pense du projet pétrolier et gazier de Sakhaline II, en Russie, financé par BNP Paribas, qui a été condamné par un tribunal russe notamment pour violation des lois environnementales nationales ? » [3]

Entre l’amour et le pardon, je tombe sur une yourte consacrée au génocide des Tutsis du Rwanda. Aucune responsabilité n’est évoquée. On mentionne bien des accusations contre des « Blancs », mais on ajoute que « ce n’était pas eux qui tenaient les machettes ». Seule conclusion d’ordre politique : on n’y est pour rien. Or,l’implication de l’État français est sur la sellette [4]. Quant à la BNP, elle est mouillée par l’enquête sur le financement du génocide. Martin Marschner von Helmreich, partenaire de la Caisse centrale de réassurance (CCR), auditionné en mai 2007 par la commission d’enquête rwandaise sur l’implication de la France, affirme que Paris a viré trois milliards d’euros de dépôts par l’intermédiaire de la BNP, soit 80 % des sommes destinées aux génocidaires [5].

Yann Arthus-Bertrand est-il convaincu de « l’esprit d’ouverture, de curiosité et d’échange » de son sponsor ? Réalise-til la belle opération de redorage de blason qu’il lui offre ? Agit-il par stupidité, cynisme ou vénalité ? L’un de ses jeunes collaborateurs m’explique que Yann « ne fait pas de politique ». Qu’il veut « alerter » le plus de monde possible. Qu’il compense les frais de l’expo (40 000 euros par jour) en équivalent carbone… Mon thé équitable au sucre solidaire dans mon gobelet recyclé, je parle à quelques visiteurs froissés par mes doutes. L’une d’eux, son livre dédicacé par Yann à la main, me coupe d’un air agacé : « Est-ce que vous n’aimez pas les gens ? » Si. C’est la BNP que je n’aime pas. Mais il y a des jours où le malaise se partage mal.

Article publié dans CQFD N°64, février 2009.


[1] http://www.6milliardsdautres.org/.

[2] Implication dans les ventes d’armes à l’Angola de 1995 à 1997. Dissimulation à ses créanciers de Kinshasa des revenus tirés de la rente pétrolière en 2006. Malversations liées au programme « pétrole contre nourriture » durant l’embargo sur l’Irak entre 1997 et 2003. Implication de sa filiale gabonaise dans des malversations en 2002. Poursuites judiciaires en Chine et au Japon,etc.

[3] Cf. l’article : « Six milliards d’autres : une exposition humaine soutenue par une banque aux projets controversés », sur http://www.developpementdurable.com/.

[4] www.lanuitrwandaise.net.

[5] http://www.bladi.net/forum/102591-sarkozy-nommefinancement-genocide-rwandais/.





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