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CQFD N°064


MÉDIAS

JUSTICE PARTOUT, POLICE NULLE PART ?

Mis à jour le :18 février 2009. Auteur : Marc Pantanella.

Notre chroniqueur judiciaire est revenu de Millau tourneboulé. On y jugeait deux coupeurs de câbles qui isolèrent le canton des jacasseries des politologues, des éditorialistes et des sondeurs, lors du premier tour de la présidentielle de 2007. À ceux qui allèguent que « la Loi n’est qu’un outil de classe parmi d’autres pour désarmer les pauvres et les révoltés [1] », la justice bourgeoise a présenté ce jour-là un visage inhabituel. Compte rendu de l’audience, en attendant le délibéré du 25 février…

E 14 JANVIER DERNIER, au tribunal de Millau (Aveyron), l’institution judiciaire offrait sa décadence en spectacle. Ce jour-là, Guilhem Soulié et Rémi Clarisse comparaissaient pour avoir saboté trois relais de radio, de télévision et de téléphone, au soir du premier tour de l’élection présidentielle de 2007. Pour commencer, l’inculpation ne mentionnait pas le « terrorisme », mais une simple « association de malfaiteurs ». C’est aussi humiliant qu’injuste : le sabotage était bel et bien réussi, à l’inverse des inoffensifs bricolages en fil de fer dont certains tirent une gloire médiatique usurpée.

Retour des juges rouges ? Que penser en effet du président de la cour, qui n’eut d’autre reproche à adresser aux prévenus que celui de ne pas avoir « recherché à donner de l’écho à leur démarche » ? Les accusait-il, mezza voce, d’être incapables de rédiger un tract clandestin  ? Quant au cisaillage des câbles des pompiers, ils en furent absous avec désinvolture : « Vous ne saviez pas, vous ne pouviez pas faire la différence. » Aucun pompier n’était présent pour lui crier : « Et si ta maison avait pris feu ce soir-là, gros malin ? »… Le micro fut ensuite longuement tendu aux témoins cités par la défense. À commencer par Miguel Benasayag, pédopsychiatre et ancien guérillero argentin, qui expliqua que la « souffrance » et l’« angoisse » que provoquent « l’agression des mass media » lui amenaient « de plus en plus de consultations » de la part de gens démunis et dépendants face à l’omniprésence télévisuelle. À l’image de cette mère, venue le voir avec son fils « qui jouait trop à la game boy », ce dont elle s’inquiétait, « “parce qu’un jour, il se mariera et il faudra bien qu’il regarde la télé avec sa femme” ». Le président, qui revenait sur l’absence de revendication, s’entendit répondre que « la non revendication est l’invitation à la parole » et que l’acte de Guilhem et Rémi était un « essai de réparation ». Aucun réparateur de câbles n’était là pour crier : « Réparation, mon cul ! »

À la suite de Benasayag, Pierre Carles, ex-journaliste et réalisateur, vint fustiger « la nature antidémocratique des médias dominants », les « connivences entre journalistes et monde politique », la « présélection des candidats aux élections » et « l’absence de représentation du monde social ». Le président tenta parfois de l’interrompre timidement, pour lui demander « comment introduire la démocratie dans les médias » et quels seraient « les actes susceptibles de faire avancer les choses ». Aucun des journalistes présents n’osa se lever et hurler : « Les choses sont plus complexes ! », ce qui en dit long sur l’état moral d’une profession.

Quant au procureur, il commença son réquisitoire en faisant part de sa « satisfaction ». Satisfaction de voir que les prévenus, « de jeunes hommes sympathiques », aux « idées respectables », « n’étaient pas morts en faisant ça » (quand on sectionne des câbles électriques, on prend des risques). Satisfaction, ensuite, du débat qui avait eu lieu et de la qualité des interventions des témoins. Il balaya d’un revers de main l’inculpation d’association de malfaiteurs : « Vous n’êtes pas des malfaiteurs », rassura-t-il les accusés, en ajoutant : « Je regrette que le préjudice ne soit divisé que par deux. » (Guilhem et Rémi avaient quatre complices dont ils n’ont pas révélé l’identité.) « Mais, poursuivit-il, vous vous arrangerez entre vous, cela ne concerne pas ce tribunal », sans aller, toutefois, jusqu’à envoyer à un huissier de faire la quête dans l’assistance.

Le magistrat compatit ensuite aux vingt jours de détention provisoire qu’avait subis Guilhem Soulié (« c’est lourd, extrêmement grave »), avant de faire litière de la peine plancher de deux ans qu’il encourait pour récidive : « Cette peine n’est pas opportune. » Il demanda six mois avec sursis et un travail d’intérêt général. Une idée, précisa-t-il, qui lui avait été soufflée par… Miguel Benasayag.

Pour conclure, les avocats de la défense plaidèrent, puisqu’ils s’étaient déplacés. « Qu’on soit primaire, récidiviste, mineur, psychopathe, pédophile, grand bandit, terroriste, dealer, c’est de plus en plus dur pour tout le monde [2] », affirment certaines âmes compatissantes. Mais il y a plus dur encore : comment Guilhem Soulié et Rémi Clarisse trouveront-ils matière à écrire un best-seller après un procès pareil ?

Article publié dans CQFD N°64, février 2009.


[1] Quelques réactions sur les comités de soutien de novembre.
À propos des arrestations de soi-disant terroristes, Indymedia Nantes, 05/12/08.

[2] Quelques réactions sur les comités de soutien de novembre.À propos des arrestations de soi-disant terroristes, Indymedia Nantes, 05/12/08.





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