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CQFD N°005



GOOD YEAR : « SI T’ES PAS CONTENT, DEHORS ! »

Mis à jour le :15 octobre 2003. Auteur : François Ruffin.


L’image d’un bonheur simple : une fin d’après-midi de septembre, brise fraîche et soleil timide. Un carré de gazon au bout d’une ruelle calme. Ses fillettes qui courent entre les chaises de jardin, se réfugient sur ses genoux, l’accablent de bisous. Son boulot, chez Good Year, est à l’image de ce monde-ci, mais en négatif : ni lumière, ni calme, ni douceur. « L’image de la boîte américaine, le progrès, la technologie, ça me fait rire. » C’est dit sans révolte, d’une voix lente, rentrée. « Je fais la gomme, en tout début de production. Elle tombe entre deux cylindres et je la ramasse. On nage dans la saleté, les produits chimiques, on avale beaucoup de vapeurs. Le directeur est descendu une fois à la machine, je l’ai interpellé : “Est-il prévu des travaux d’aspiration pour les fumées ?” [Il prend un accent améwicain] “Ne t’inqwiète pas, j’ai signwé le boun d’acqwisition. Pouw jwin.” Voilà septembre, et toujours rien de fait. » Rien ? Si, une « amélioration » : une nouvelle machine, un peu plus propre et beaucoup plus rapide. « Ils ont changé la cuve à mon retour de congé. On est passé de 200 mélanges par jour à 300. Notre rythme s’est accéléré de 50 %, sans aucune protestation. Pour la même paie, les mêmes horaires. Alors il est où le progrès ? Pour la direction, oui… » Le ciel se couvre. On rentre dans le salon, canapés moelleux et musique paisible. Il a exercé comme musicien à Bruxelles, comme cuistot à Londres, comme vendeur de cartes postales. Et voilà qu’il se retrouve à Amiens, à la chaîne, le cou dans le caoutchouc. « Je suis rentré chez Good Year en 96. C’était le moment où ils formaient les équipes du week-end. Mon père travaillait là-bas, et l’accord prévoyait une priorité pour les proches du personnel. Avant, on ne trouvait que des étrangers, parce que c’est un travail dur. Maintenant, il n’y a presque plus que des Européens. » S’il a accepté cette position, c’est pour sa famille, sa résidence, son crédit. Et pour ne pas se tuer à la tâche dans la restauration : « A mon arrivée, je croyais que ce genre d’usines n’existait plus. Jamais on ne m’avait parlé comme ça, comme à un chien. “Plus vite !” “Si t’es pas content, dehors !” Le chef d’équipe allait jusqu’à brandir un bâton… » Un collègue, après vingt ans de pneu, avait l’épaule meurtrie, usée. « L’agent de maîtrise arrive et il me confie : “Celui-là, je vais pas le garder.” » De la viande humaine, périmée, qu’aucune fraternité ne rachète. « Dans notre groupe, sur vingt-cinq, il reste deux ou trois Noirs et Arabes. Des vieux. Ils encaissent sans broncher. Faut entendre les blagues racistes, “bougnoules” et tout. Le chef d’équipe, il en rajoute : “des bons à rien, bicots, feignants”, etc. Heureusement qu’y a les syndicats. Ils ont calmé le jeu. Sans eux, ce serait le moyen âge. » Même chose entre anciens et nouveaux. « C’est zéro solidarité, même côté CGT. Les gars embauchés après 98 ont perdu le 13e mois, la prime de vacances, mais les autres s’en fichaient. C’était plutôt : “C’est à vous de vous battre pour vos intérêts”. » Des « opérateurs » - au même poste et aux mêmes horaires que lui, mais recrutés après - touchent aujourd’hui bien moins que lui et ses 1 500 euros de salaire net. « Le monde du travail va en marche arrière », constate-t-il. Sa voix hésitante qui choisit ses mots prend une coloration presque solennelle. Il s’investit d’une responsabilité, celle d’un porte-parole de l’ordinaire : « J’essaie, avec mes phrases, de coller au plus près de ce quotidien. De ce qu’on peut ressentir. » F. R.




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