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CQFD N°064


PREMIER FESTIVAL MONDIAL

DIGNES ET RAGEURS ZAPATISTES

Mis à jour le :18 février 2009. Auteur : Kali Basa.

Au croisement de 2008 et 2009, les communautés zapatistes ont fêté quinze ans d’autonomie rebelle gagnée de haute lutte en invitant individus et collectifs du monde entier à participer au Primer festival de la digna rabia, célébré à Mexico et au Chiapas. Reportage.

Mexico, 26 au 29 décembre 2008.

N NOUS DÉCRIVAIT UN TERRAIN VAGUE sur lequel tape un soleil brûlant, aux équipements à peine installés, sans toilettes, avec des chevaux mi-vivants mi-cadavres qui errent dans un nuage de poussière blanche. Une vision d’enfer très mexicaine pour une fête de L’Huma mal fagotée ? Non, le lendemain tout est prêt. Les participants découvrent chapiteaux, scènes et stands derrière une enceinte de murs blancs que viennent égayer les bombes des graffiteurs. Deux cent vingt-huit collectifs mexicains et cinquante- sept autres de vingt-cinq pays étrangers ont répondu présent, ainsi que quatre-vingt-dix groupes de musique, théâtre, danse, contes. On est venu ici partager des expériences de résistance. Paysans, citadins, ouvriers, indiens, travailleuses du sexe, artistes, professeurs… De la coopérative huastèque au groupement de médias libres, en passant par le collectif Políamores qui prône les « amours multiples », le petit otro mundo des zapatistes sait recevoir à bras ouverts. Les tables rondes traitent des quatre roues du capitalisme : exploitation, dépossession, répression, mépris. Mais aussi des « autres chemins », des « autres mouvements sociaux » et de « l’autre histoire », de « l’autre politique »… Comme souvent, certains discours brassent le vide, mais d’autres touchent au coeur. Une compañera de VOCAL transmet un message de prisonniers d’Oaxaca.

Le dernier soir, devant huit cents personnes, John Holloway déroule sa poétique-politique : refuser d’être victimes de la crise, la porter au contraire jusqu’à son terme, en développant dès maintenant d’autres types de sociétés, comme celle des zapatistes… « Nous, hommes et femmes, nous sommes les insubordonnés, nous sommes la crise du système », « notre désir de vivre est l’unique et vraie contradiction au capital. » Olivier Besancenot enchaîne avec son discours bien rodé. Prudent, il ne prononce pas une seule fois le mot « parti », mais évoque une « force », un « mouvement » situé quelque part entre la rue et les partis institutionnels. Dans la foulée, il se rendra au meeting d’un parti trotskyste… Cette première partie du festival se clôt avec le concert de Panteón Rococó. La foule danse dans un nuage de poussière blanche. C’est l’heure de dénicher un transport pour le Chiapas. Chiapas, du 31 décembre au 5 janvier. Caracol d’Oventic : une file d’autocars et de voitures au coeur des montagnes du Chiapas, en territoire rebelle, comme pour la fête de nouvel an la plus select de la planète… Des milliers de « festivaliers » envahissent bruyamment les chemins de terre, circulent entre les cabanes de bois, l’école reconvertie en dortoir, la petite clinique, la cafétéria, jusqu’à une scène dressée à la lisière de la forêt. À minuit, les comandantes de l’EZLN montent sur l’estrade pour un discours en espagnol et en tzotzil : « Nous, les peuples originaires de ces terres, nous allons continuer à résister avec dignité et rébellion aux coups que nous porte le mauvais gouvernement. » Puis s’ouvre le bal. Les compas zapatistes et ceux du monde dansent d’abord côte à côte, puis petit à petit se mélangent.

2 janvier, au CIDECI, centre universitaire autonome, construit collectivement. Des caravanes déboulent de tout le Mexique. L’espace grouille de monde, difficile de circuler. Le lieutenant- colonel insurgé Moisés inaugure la seconde phase du festival : « Nous sommes ici pour nous raconter comment nous luttons et comment nous nous organisons, avec des rages différentes, contre le même capitalisme néolibéral. » Les interventions diverses évoquent l’état des lieux, mais aussi les expériences locales. Des membres du CNI réaffirment la nécessité de protéger la terre sacrée contre les lois des États. Deux femmes de la revue Alana portent les paroles enflammées d’Athènes. Ángel Lara expose sa théorie du monde-Sudoku : la morosité d’une société où l’on ne joue même plus avec les mots mais avec des numéros, où les vies se lisent comme des relevés bancaires… Raúl Zibechi détaille les méthodes antisubversives des polices, la militarisation des quartiers-ghettos ; et décrit en contre-partie la force des mouvements sociaux, « porteurs d’un monde nouveau quand ils produisent leur propre vie sur la base de relations d’entraide, non pour accumuler le capital ou le pouvoir, mais pour croître et se renforcer en tant que mouvements ou communautés. » Derrière les jambes des orateurs, deux fillettes zapatistes jouent avec une Barbie. Il est beaucoup question de la violence : condamnée par le pouvoir quand elle vient d’en bas, justifiée quand elle vient d’en haut. Marcos rappelle que les zapatistes se sont fait connaître par la guerre et il moque les « violents pacifistes » qui encouragent l’affrontement « quand ce sont les autres qui fournissent les morts ». Les bombardements sur Gaza sont dans tous les esprits.

Dehors, des collectifs cherchent des moyens de travailler ensemble, radio Plantón appelle à réagir face à un coup de filet policier dans la ville d’Oaxaca, des paysans de Puebla achètent un vélo-machine aux inventeurs de la CACITA… Puis, le 5 janvier, le Cideci se vide tout d’un coup, au désespoir des gens du quartier qui, avec leurs stands de nourriture, ont peut-être gagné en quatre jours le salaire d’une année. Avant de rejoindre mon coin du monde, j’aperçois à la télé une image de Marcos. Les participants de l’émission se gaussent : « Il est donc encore vivant ? » C’est vrai qu’ils sont démodés, les zapatistes… Certains voudraient faire oublier que non contents d’avoir survécu, ils vivent et tissent autour d’eux l’ébauche d’un autre monde.

Article publié dans CQFD N°64, février 2009.






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