Mexico, 26 au 29 décembre 2008.
N NOUS DÉCRIVAIT UN TERRAIN VAGUE sur lequel
tape un soleil brûlant, aux équipements à
peine installés, sans toilettes, avec des chevaux
mi-vivants mi-cadavres qui errent dans
un nuage de poussière blanche. Une vision
d’enfer très mexicaine pour une fête de
L’Huma mal fagotée ? Non, le lendemain
tout est prêt. Les participants
découvrent chapiteaux,
scènes et stands derrière une
enceinte de murs blancs que
viennent égayer les bombes des
graffiteurs. Deux cent vingt-huit
collectifs mexicains et cinquante-
sept autres de vingt-cinq
pays étrangers ont répondu présent,
ainsi que quatre-vingt-dix
groupes de musique, théâtre,
danse, contes. On est venu ici
partager des expériences de
résistance. Paysans, citadins,
ouvriers, indiens, travailleuses
du sexe, artistes, professeurs… De
la coopérative huastèque au
groupement de médias libres,
en passant par le collectif
Políamores qui prône les
« amours multiples », le petit otro
mundo des zapatistes sait recevoir
à bras ouverts.
Les tables rondes traitent des
quatre roues du capitalisme :
exploitation, dépossession,
répression, mépris. Mais aussi
des « autres chemins », des
« autres mouvements sociaux » et
de « l’autre histoire », de « l’autre
politique »… Comme souvent,
certains discours brassent le
vide, mais d’autres touchent au
coeur. Une compañera de VOCAL
transmet un message de prisonniers
d’Oaxaca.
Le dernier soir, devant huit cents
personnes, John Holloway
déroule sa poétique-politique :
refuser d’être victimes de la
crise, la porter au contraire jusqu’à
son terme, en développant dès maintenant d’autres types de
sociétés, comme celle des zapatistes… « Nous, hommes et
femmes, nous sommes les insubordonnés, nous sommes la crise
du système », « notre désir de vivre est l’unique et vraie contradiction
au capital. » Olivier Besancenot enchaîne avec son discours
bien rodé. Prudent, il ne
prononce pas une seule fois le
mot « parti », mais évoque une
« force », un « mouvement »
situé quelque part entre la rue
et les partis institutionnels.
Dans la foulée, il se rendra au
meeting d’un parti trotskyste…
Cette première partie du festival
se clôt avec le concert de
Panteón Rococó. La foule danse dans un nuage de poussière
blanche. C’est l’heure de dénicher un transport pour le Chiapas.
Chiapas, du 31 décembre au 5 janvier.
Caracol d’Oventic : une file d’autocars et de voitures au coeur
des montagnes du Chiapas, en territoire rebelle, comme pour
la fête de nouvel an la plus select de la planète… Des milliers
de « festivaliers » envahissent bruyamment les chemins de
terre, circulent entre les cabanes de bois, l’école reconvertie en
dortoir, la petite clinique, la cafétéria, jusqu’à une scène
dressée à la lisière de la forêt. À minuit, les comandantes de
l’EZLN montent sur l’estrade pour un discours en espagnol et
en tzotzil : « Nous, les peuples originaires de ces terres, nous
allons continuer à résister avec dignité et rébellion aux coups
que nous porte le mauvais gouvernement. » Puis s’ouvre le bal.
Les compas zapatistes et ceux du monde dansent d’abord côte
à côte, puis petit à petit se mélangent.
2 janvier, au CIDECI, centre universitaire autonome, construit
collectivement. Des caravanes déboulent de tout le Mexique.
L’espace grouille de monde,
difficile de circuler. Le lieutenant-
colonel insurgé
Moisés inaugure la
seconde phase du festival :
« Nous sommes ici pour
nous raconter comment
nous luttons et comment
nous nous organisons, avec
des rages différentes,
contre le même capitalisme
néolibéral. »
Les interventions diverses
évoquent l’état des lieux,
mais aussi les expériences
locales. Des membres du
CNI réaffirment la nécessité
de protéger la terre
sacrée contre les lois des
États. Deux femmes de la
revue Alana portent les
paroles enflammées
d’Athènes. Ángel Lara
expose sa théorie du
monde-Sudoku : la morosité
d’une société où l’on
ne joue même plus avec
les mots mais avec des
numéros, où les vies se
lisent comme des relevés
bancaires… Raúl Zibechi
détaille les méthodes antisubversives
des polices, la
militarisation des quartiers-ghettos ; et décrit en
contre-partie la force des
mouvements sociaux,
« porteurs d’un monde
nouveau quand ils produisent
leur propre vie sur la
base de relations d’entraide,
non pour accumuler le
capital ou le pouvoir, mais pour croître et se renforcer en tant
que mouvements ou communautés. » Derrière les jambes des
orateurs, deux fillettes zapatistes jouent avec une Barbie. Il est
beaucoup question de la violence : condamnée par le pouvoir
quand elle vient d’en bas, justifiée quand elle vient d’en haut.
Marcos rappelle que les zapatistes se sont fait
connaître par la guerre et il moque les « violents
pacifistes » qui encouragent l’affrontement
« quand ce sont les autres qui fournissent les
morts ». Les bombardements sur Gaza sont dans
tous les esprits.
Dehors, des collectifs cherchent des moyens de
travailler ensemble, radio Plantón appelle à
réagir face à un coup de filet policier dans la
ville d’Oaxaca, des paysans de Puebla achètent
un vélo-machine aux inventeurs de la CACITA…
Puis, le 5 janvier, le Cideci se vide tout d’un coup, au désespoir
des gens du quartier qui, avec leurs stands de nourriture, ont
peut-être gagné en quatre jours le salaire d’une année. Avant
de rejoindre mon coin du monde, j’aperçois à la télé une image
de Marcos. Les participants de l’émission se gaussent : « Il est
donc encore vivant ? » C’est vrai qu’ils sont démodés, les zapatistes…
Certains voudraient faire oublier que non contents
d’avoir survécu, ils vivent et tissent autour d’eux l’ébauche d’un
autre monde.
Article publié dans CQFD N°64, février 2009.