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CQFD N°064


MA CABANE PAS AU CANADA

LA CECILIA

Mis à jour le :18 février 2009. Auteur : Anatole Istria.

Qui n’a jamais rêvé de vivre une robinsonnade libertaire parmi une communauté d’égaux ? En 1890, des anarchistes italiens émigrés au Brésil tentèrent de donner corps à ce beau principe : « De chacun selon ses possibilités, à chacun selon ses besoins ». Mais c’est pô simple…

l’origine de La Cecilia, il y eut la volonté d’un homme, Giovanni Rossi, un vétérinaire anarchiste, ancien membre de la Fédération italienne de l’Association internationale des travailleurs. Rossi voulait créer une sorte de laboratoire tendant à prouver la perfection du « socialisme » : « Quand [les masses] verront dans leur province une ferme socialiste cultivée à la perfection, où croissent les blés les plus beaux, les vignes les plus productives, où l’on élève le bétail le plus parfait, et que dans cette ferme elles seront accueillies, mises au courant de l’organisation communiste, une fois constatés le bien-être des cultivateurs et la bonne harmonie qui règne parmi eux, […] le communisme deviendra aspiration populaire… » Rossi chercha à financer son projet de colonie expérimentale auprès des milieux socialistes et anarchistes. Malgré une sympathie de principe, il y eut des réticences vis-à-vis de ce « socialisme égoïste », qu’on accusait de retarder « l’avènement de la révolution sociale » alors que « le reste de l’humanité se [débattait] dans la misère et la prostitution ». Le rêve d’île enchantée se heurtait à l’urgence révolutionnaire.
En avril 1890, une première équipe de pionniers partit s’installer sans grand moyen dans une cabane en bois, dans l’État du Paraná,au sud du Brésil. La vie s’annonçait frugale et le travail difficile. En 1891, de nouveaux membres apportèrent des semences et des outils. Au plus fort de son expérience, la colonie connut jusqu’à 150 habitants, mais la moyenne resta autour de 40.

La Cecilia vécut des époques difficiles, malgré quelques embellies. Outre les divergences de vue entre les colons d’origine ouvrière et ceux d’origine paysanne, les causes principales de discorde semblaient dues à la pénurie.Les plus motivés prétendaient pouvoir tenir à ce régime avec juste « un peu de polenta et d’idéal », mais la morale anarchiste ne constituait pas un bouclier suffisant face aux tensions. Une famille chargée de l’intendance chercha à monopoliser les décisions, tandis que les discussions collectives s’enlisaient dans un formalisme décrit par un des « céciliens » comme un « système grotesque de référendum » et « d’assemblées oiseuses, d’où ne [sortaient] que des promesses non tenues, des ambitions mal dissimulées et des cancans ridicules ». Pour Rossi, les obstacles à un équilibre harmonieux tenaient plus du comportement des personnes qu’aux conditions matérielles : « Aux cuisines, vous trouverez parmi les femmes la gourmandise, les jalousies mesquines, l’orgueil, les commérages. Aux champs, un peu d’entêtement et un peu de rancoeur contre ceux qui ont moins d’ardeur au travail. Dans les ateliers, quelques épisodes de rivalité. Dans les familles, beaucoup d’égoïsme domestique. Chez tous, un certain esprit de mécontentement, de méfiance, d’agressivité… » D’autres problèmes naquirent de la proportion inégale de femmes, minoritaires. Rossi, voulant s’attaquer à l’institution familiale, théorisait l’amour libre, mais la frustration, l’abstinence et la jalousie restaient la règle. Un jeune Breton y laissa ses plumes « pour s’être adonné à la masturbation à cause du souci des femmes de la colonie de préserver leur honorabilité ». Avec une certaine goujaterie, Rossi alla jusqu’à déplorer le manque de « conviction » des pionnières vis-à-vis de l’amour libre et à souhaiter que « quelques femmes convaincues viennent [les] rejoindre bientôt ». En 1894, le domaine fut vendu à un groupe de paysans de Parme, plus « pragmatiques ». Quatre ans après l’installation, le pari utopique avait vécu. Cette expérimentation sociale connut les aléas de toute aventure humaine, qui se nourrit de ses propres échecs.

Article publié dans CQFD N°64, février 2009.






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