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CQFD N°064


LE MARCHÉ DU SOLEIL ET LA RÉPUBLIQUE

UN DÉSERT DES TARTARES ?

Mis à jour le :18 février 2009. Auteur : Nicolas Arraitz.

Contrairement à ce qu’on avait trop vite affirmé, seul un tiers du marché du Soleil a été détruit par l’incendie du 18 juin 2008 [1]. Mais visiblement – et sans préjuger de l’issue de l’enquête sur l’origine du sinistre – , les autorités ne sont pas pressées de réinstaller le plus beau souk marseillais dans ses pénates. Sur tout le périmètre Euroméditerranée, c’est la politique du vide qui est à l’oeuvre. « Du passé faisons table rase », même au prix d’un futur désertique.

E VENDREDI 30 JANVIER, les vendeurs sinistrés du marché du Soleil, parti en fumée le 18 juin 2008, ont manifesté devant la mairie centrale pour protester contre « le mépris et l’abandon ». En effet, sept mois après l’incendie, le bâtiment n’a toujours pas été déblayé ni sécurisé et ils sont obligés de vendre dehors, dans une impasse, à l’ombre d’un mur possiblement ébranlé par le feu. « Pourtant, les deux tiers des boxes (90 sur 140) sont en bon état, la charpente est saine, les poutres même pas noircies par les flammes », s’emporte Abdelak Abed, président de l’Union des commerçants du marché, créée au lendemain de la catastrophe. «  Il y a une intention politique de nous expulser. »

La mairie et le propriétaire se renvoient la balle pour ne pas avoir à les reloger, comme les y oblige la loi SRU. Georges Dahan, le proprio, va faire creuser un garage, en association avec Vinci Park, qui se partage avec Eiffage le juteux bizness des parkings marseillais. Il nie vouloir reconvertir la partie supérieure en habitations, sur un périmètre convoité par le mégaprojet de « réhabilitation urbaine » Euroméditerranée. Il refuse toutefois de signer une promesse de retour au marché d’origine – tout comme la mairie, d’ailleurs. « M. Dahan est en contact avec la commission de l’équipement commercial. Il faut encore attendre l’expertise, puis il y a aussi le permis de construire à obtenir, tout cela prend du temps », minaude Solange Biaggi, l’adjointe au maire en charge du commerce. En attendant, lui seul a touché des indemnisations, grâce à une assurance globale souscrite… un an avant l’incendie. Les boutiquiers, eux, travaillent à l’intempérie, certains à la sauvette, avec un chiffre d’affaires en baisse de 60 % et en butte à un harcèlement policier visant à les éloigner « pour leur bien », puisque le mur mitoyen pourrait s’effondrer… On parle de les reloger à Bougainville, non loin du marché aux Puces, menacé lui aussi depuis son inclusion dans la zone Euromed. « J’ai eu un commerce à Londres, c’était pas pareil », regrette Ahmed. « J’ai voulu me rapprocher du Sud, mais ici, même si tu travailles, tu es indésirable ! » Refouler toujours plus loin, vers les limbes territoriaux réservés aux bougnoules. Vider le centre, pour le remplir avec du citoyen comme il faut, de la classe moyenne « qui paye des impôts ». Voilà la fiction municipale qui plane sur la ville.

On voit d’ailleurs le résultat de cette « opération d’intérêt national  » et « d’envergure internationale  » [2] qu’est Euromed s’étaler sur la rue de la République. Ouverte en 1867, cette artère majestueuse reliant le Vieux Port au port moderne est ici synonyme d’échec urbanistique  : la population désirée ne s’y étant jamais portée, par appel d’air, se sont les classes populaires qui s’y sont installées. On a ainsi vu se développer, comme à Naples ou à La Havane, une vie de quartier au pied de façades hautaines. Aujourd’hui, après une décennie de guerre aux habitants, les deux consortiums propriétaires de la rue voient leur oeuvre d’épuration chavirer dans la crise financière. Les appartements rénovés restent vides, les cadres qu’on voulait y attirer se font désirer. Lehman Brothers, qui avait racheté la moitié de la rue au fonds de pensions Lone Star en décembre 2007, a fait faillite six mois plus tard. En août dernier, un ami qui cherchait à louer s’est vu offrir par un courtier stressé un appartement témoin, encore décoré avec le mauvais goût des nouveaux riches. Un T4, pour 600 euros ! Le commercial était disposé à accepter à peu près n’importe qui. L’ami avait deux colocataires, un avec un boulot à mi-temps et l’autre sans revenus… Qu’à cela ne tienne ! Marseille- République semblait prêt à tout pour renflouer la maison mère, ne fût-ce que de 600 euros… Toutes ces expulsions pour en arriver là !

« On a été vendus, carrément », s’offusquait une habitante expulsée au micro de Caro Galmot. « C’est peut-être avantageux pour les millionnaires, mais où sont-ils, les millionnaires ? » Comme dans Tintin au pays des Soviets, les « acteurs économiques  » font beaucoup de bruit pour camoufler la vacuité de leur décor, pour faire croire aux blaireaux que le bizness est florissant. Ils ne réussissent qu’à mettre à mal le cœur populeux de Marseille. À la place, un désert post-urbain, sillonné dès le matin par des employés high-tech qui ne savent pas où ils habitent.
Dans cette zone de plus de trois cents hectares livrée à leur pauvre imagination, le tandem Gaudin-Muselier rêve d’un littoral à l’américaine. Les Terrasses du Port feront office de shopping- mall plus vrai que maquette, déjà hanté, avant même d’exister, par des fantômes de croisiéristes, consommateurs zombis et autres fashion victims virtuelles. Si on en croit la une de L’Express, « dans dix ans » une rangée de buildings à l’allure glaciale offrira une vue imprenable sur la rade aux multinationales qu’on est prêts à payer pour qu’elles viennent, bouchant l’horizon des cités environnantes, dont on disait jusqu’à présent qu’elles sont « des bidonvilles avec vue sur la mer »… En guise d’acmé architecturale, le siège de la CMA-GGM de Jacques Saadé, bite monumentale dont la lente érection tutoiera bientôt la sainte bouche de Notre-Dame-dela- Garde dans la lumière crue du ciel phocéen… pour une orgie de « catholicisme social » ?

« On en a marre de parler. Depuis sept mois, rien de concret n’est fait », constate avec amertume un commerçant du Soleil. La mort du bazar de la porte d’Aix (et bientôt du marché aux Puces), c’est la politique du vide comme moyen. Et la rue de la République ? C’est la politique du vide comme fin en soi. Une fois de plus, la fiction municipale aura fait long feu.

Article publié dans CQFD N°64, février 2009.


[1] Lire CQFD n° 58.

[2] Dixit son président, l’ineffable Renaud Muselier.





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