PAR UN BEAU MATIN de décembre, Geneviève reçoit un
coup de fil. « Bonjour, je suis l’agent C. J’ai vu que vous
mettiez en location un appartement. Vous pourriez être
contacté par des militants basques… » Après une description
sommaire, l’agent C. conclut : « Vous pouvez
me rappeler pour faire un “contre-appel ”. » Et laisse deux numéros
de téléphone.
Mauvaise blague ? Un peu plus tard, Stéphane contre-appelle. Une
voix de standard répond : « Police judiciaire – Sdat [2], bonjour ! »
Stéphane : « Ma compagne à reçu un coup de téléphone… » Agent C. :
« Je vous explique. Notre service est spécialisé sur la recherche des
membres de l’ETA. Il faut savoir que ces membres se dirigent vers des
particuliers pour pouvoir louer des biens immobiliers, ils ne passent
pas par agence. Ces gens-là, une fois qu’ils repèrent une annonce qui
les intéresse, ils vont venir sur le lieu de rendez-vous de la location généralement
à pied. […] Les véhicules qu’ils utilisent toutefois sont des véhicules
passe-partout, des Renault, Peugeot, Citroën. Il faut savoir aussi
que ces gens-là, une fois sur la région, leurs excuses d’établissement
sont pour des raisons professionnelles ou d’études. […] Leur aspect physique
: type ibérique, des Espagnols. Ils seront toujours polis, bonne présentation,
courtois, très discrets. Ils ne chercheront jamais d’ennui avec vous ni avec les voisins. Ils resteront toujours dans l’anonymat.[…] Suivant les identités qu’ils usurpent, soit ils vont vous payer toujours par mandat postal, soit directement à la main ou en vous demandant votre RIB […] et ils vous versent cet argent en espèces sur votre compte bancaire. Le but, c’est de prêter à confusion que c’est un virement automatique… »
Stéphane : « Et que faire en cas de doute ? » Agent C. : « Vous nous appelez,
comme vous faites maintenant. » Stéphane : « J’suis un peu impressionné,
là ! » Agent C. : « Faut pas avoir peur, hein ? C’est une campagne de prévention,
donc ça veut pas dire forcément qu’ils soient sur la région. Et je
tiens aussi à préciser que vous, vous ne courez aucun danger en tant que
propriétaire. » Fin du topo antiterroro.

« C’est peut-être pour nous faire savoir qu’ils nous ont repérés… », s’interroge
à voix haute Stéphane après avoir raccroché. N’est-il pas militant
d’une redoutable association de protection de la nature ? Intrigué,
il demande à d’autres proprios ayant passé une annonce s’ils ont reçu
un tel coup de téléphone. Leur réponse négative vient alimenter ce qu’il
nomme une « parano ». Le soir, entre amis, les élucubrations vont bon
train. « Il y a là comme une ambiance très Allemagne de l’Est sous la
Stasi ! » Mise sous pression ou mobilisation des citoyens contre l’ennemi
intérieur ? Contactée par nos services, la Sdat s’explique par la bouche
d’un de ses fonctionnaires : « C’est une pratique courante. Nous relevons
les annonces et passons environ 5000 appels par an, sans grand résultat,
il faut bien le dire. » Rassurant : « Ces investigations visent à protéger
la population. » Insistant : « Et vous comprendrez que moins cela s’ébruite,
mieux c’est… » De ce côté-là, on peut compter sur CQFD, organe provisoire
de l’internationale erroriste qui, avec ses quelques dizaines de milliers
de lecteurs, n’est assurément pas un média de masse. Et en cette
époque de menaces azimutées pouvant surgir à tout instant de n’importe
où – et notamment du milieu rural, où nombre de dissidents vivent
en ouverte contradiction avec les codes sociaux en vigueur – , Stéphane
et Geneviève ont pris une sage décision : ils ne passeront pas de petite
annonce pour vendre le tricycle de leur aîné. Des fois qu’un fanatique
bardé de bâtons de dynamite ne s’en empare pour se précipiter sur le
portail de la sous-préfecture ! On ne sait jamais.
Article publié dans CQFD n°65, mars 2009.