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CQFD N°065


MAYOTTE

L’INTIME RÉTENTION

Mis à jour le :16 mars 2009. Auteur : Rémi Carayol.

Record battu à Petite Terre. Le centre de rétention administrative – CRA pour les intimes – a été « fréquenté » par plus de 16 000 clandestins en 2008. Car c’est à Mayotte que le ministère des Expulsions fait le plus gros de son chiffre. En oubliant ceci : ces « clandestins » sont ici chez eux.

E 13 FÉVRIER, ils étaient 251 à s’entasser dans un bâtiment habilité à n’en accueillir que 60 : 120 hommes, 65 femmes, 3 gardés à vue et 63 mineurs, parmi lesquels 17 avaient moins de 2 ans. Et la surpopulation est chronique dans ce CRA. En décembre dernier, Libération diffusait sur son site la vidéo amateur d’un agent de la police aux frontières montrant plus de 200 sans-papiers entassés dans des locaux immondes. La préfecture avait alors affirmé que le film montrait une situation « exceptionnelle ». Pourtant, selon les données de cette même préfecture, en 2008 le nombre de jours où le taux d’occupation a été supérieur à 100 % (allant parfois jusqu’à 300 %) a été de 194.

Début janvier, lors d’une visite dans l’île, Yves Jégo, secrétaire d’État à l’Outremer, avait clamé son attachement « à des conditions de rétention respectueuses de la dignité humaine ». Depuis, l’administration a engagé des travaux : bientôt les retenus disposeront d’un réfectoire, les femmes de toilettes particulières, et les enfants d’une salle de jeux. Que demander de plus ? De l’assistance, peut-être… Jusqu’à début mars, la Cimade,malgré une demande effectuée début 2008, n’avait toujours pas reçu l’autorisation de pénétrer au sein du CRA pour y effectuer ce qu’elle fait dans tous les CRA de France :informer les retenus sur leurs droits et aider à libérer ceux qui n’ont rien à y faire. Après plus d’un an d’attente, l’habilitation est arrivée. Mais seuls cinq bénévoles sont autorisés à y pénétrer – la belle affaire !

Ces lenteurs administratives ne doivent rien au hasard.La surpopulation du CRA n’est qu’un arbre qui cache la forêt des illégalités dont se rend coupable l’État français dans sa « lutte contre l’immigration clandestine » à Mayotte.La polémique liée à la vidéo diffusée a eu un effet finalement négatif. Dans leur volonté d’éviter tout nouveau scandale, les autorités renvoient plus vite encore qu’auparavant.« On a encore moins de temps pour intervenir lorsque nous sommes saisis d’un cas », s’indigne un membre de la Cimade. Fin février, un père de famille dont tous les enfants sont nés à Mayotte a été expulsé deux heures après son arrestation. « Impossible de le faire sortir en si peu de temps », regrette un militant. Il vivait à Mayotte depuis vingt-six ans…

Le 13 février, un mineur a été expulsé avant que ses enseignants et la Cimade aient pu intervenir. Placé sur l’arrêté préfectoral de reconduite à la frontière (APRF) d’un adulte qu’il ne connaissait même pas – les mineurs ne peuvent faire l’objet d’un APRF –, il a été renvoyé alors que toute sa famille est à Mayotte. Ce type de procédé, dénoncé en 2008 par la pourtant très consensuelle Défenseur des enfants, est illégal : un mineur ne peut être expulsé que s’il est accompagné par un de ses parents. D’autre part, la fabrication de faux liens entre l’adulte et l’enfant est un délit grave. Or, lors de chaque expulsion de mineur isolé, la PAF fait signer un document (rédigé en français !) à n’importe quel adulte, dans lequel celui-ci reconnaît être le tuteur. Consciente de risquer gros, la préfecture qui, soit dit en passant, a refusé de fournir au père de ce gamin l’APRF qui l’incrimine, a consenti à le faire revenir. Il prendra donc l’avion. Au moins est-il certain d’arriver…

Car chaque année,des centaines de Comoriens –mais aussi des Malgaches et des Africains du continent – meurent dans le bras de mer qui sépare Anjouan et Mayotte. La situation n’a cependant rien de comparable avec ce qui se trame aux Canaries ou à Lampedusa. Car ici, « les clandestins sont chez eux ». Parole de militant des droits de l’homme. Et de parlementaire… Le rapport consacré au « coût de l’immigration clandestine à Mayotte », du sénateur UMP Henri Torre, précise  : « Malgré la scission entre Mayotte et les trois autres principales îles de l’archipel des Comores, dans les années 1970, les relations, notamment familiales, se sont poursuivies. Ainsi, il apparaît que jusqu’aux années 1990, […] de nombreux Comoriens rendent régulièrement visite à leur famille sur l’île. » Ou encore ce sociologue, David Guyot, qui a enquêté en 2006 sur le poids des travailleurs immigrés dans l’île : « Passée dans le langage commun pour désigner le collectif des immigrés comoriens à Mayotte, l’expression de “clandestin” paraît assez peu appropriée […]. La notion de clandestin suggère en effet l’anonymat, un critère auquel l’ensemble de cette population ne répond pas. La grande proximité culturelle […] conduit en outre à une insertion très diffuse de la population immigrée dans le tissu social et urbain. »

Officiellement, les Mahorais n’en veulent pas, de ces « frères » dont ils se sont séparés en 1975. Cependant, la réalité est plus complexe : certains les hébergent et les emploient ; d’autres les épousent. Mais le lobbying des élus et l’aveuglement de l’administration locale ont réussi à persuader Paris qu’ils sont « indésirables ».
Avec la départementalisation, programmée en 2011 si les Mahorais le confirment lors d’une consultation convoquée ce 29 mars, toutes les lois de l’Hexagone s’appliqueront à Mayotte. Ou presque : dans la feuille de route du gouvernement, il est prévu que le droit des étrangers, lui, restera spécifique à l’île…
Article publié dans CQFD n°65, mars 2009.






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