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CQFD N°065


PÉDAGOGIE DU REFUS

DES INSTITS DÉSOBÉISSANTS

Mis à jour le :16 mars 2009. Auteur : François Maliet, Nicolas Arraitz.

Confrontés au mépris gouvernemental et à l’incurie syndicale, des profs inventent de nouvelles formes d’action, en cheville avec élèves et parents. À Marseille, Christine, professeur des écoles, Pascal, maître de conférences, et Mylène, instit, en ont bavardé avec CQFD.

‘où vient le mouvement des « désobéisseurs » et que revendique-t-il ?
Christine : À l’automne, Alain Refalo, prof des écoles à Colomiers, près de Toulouse, a écrit à son inspecteur d’académie pour lui signifier que, les dernières réformes mettant l’école en danger, il refuse de les appliquer. Sa lettre a circulé et lors de la grève du 20 novembre, on a lancé l’idée de faire pareil. On avait le sentiment d’encaisser depuis des mois et des années des choses qui nous révoltent. À un moment, il faut poser un acte, il faut désobéir. On est entré en résistance civique et pédagogique.

C’est une alternative aux modes de lutte traditionnels ?
Mylène : Les syndicats majoritaires sont dans la cogestion. Ils essaient juste de sauver les meubles (et leurs sièges !). Lors de la mise en place du service minimum, ils n’ont rien fait. On n’a parlé que de l’accueil des enfants, mais il y a un aspect bien plus important : depuis, pour se mettre en grève, il faut se déclarer 48 heures avant à son supérieur hiérarchique par une lettre nominative. De plus, le syndicat ayant l’intention de déposer un préavis de grève devra faire une « notification par écrit à l’État », qui dispose de « huit jours francs » à compter de la notification « pour mener à son terme la négociation préalable ». S’il n’y a pas accord,le syndicat déposera alors un préavis de grève… Du coup, les « désobéisseurs » ont décidé de ne pas se déclarer en grève, même s’ils le sont. Bizarrement, la hiérarchie ne dit rien là-dessus. Elle ne sanctionne que les refus d’effectuer l’aide personnalisée pour les élèves en difficulté. C’est tactique : cela peut être mal compris par l’opinion. Comme disait un inspecteur d’académie : « C’est horrible, vous sacrifiez les enfants ! »
C : Pour eux, un fonctionnaire doit fonctionner. Mais le refus de l’aide personnalisée pour les minots en difficulté, c’est contre la suppression des Rased [1]. Cette demi-heure de soutien est une insulte faite aux gamins.
Pascal : On joue sur les mots : les difficultés des enfants pris en charge par les Rased ne sont pas les mêmes que celles qui sont visées par cette demi-heure de soutien. Dans le cas des Rased, c’est une difficulté profonde, parfois quasi psychiatrique ou due à des problèmes sociaux graves. On fait croire qu’on va remplacer ce boulot par une petite demi-heure de soutien, mais cela ne vaut que pour les difficultés scolaires. L’un ne peut pas justifier la suppression de l’autre.

Et les nouveaux programmes ?
C : Hyper-rétrogrades. Un retour aux « fondamentaux » autoritaires qu’on a connus jusqu’aux années 60 : apprentissage des règles par cœur, automatismes. Pratiquement plus d’expérimentation,une approche mécanique. C’est frappant que la FSU n’ait pas réagi là-dessus. Ni sur ça ni sur l’aide personnalisée… Pire : ils nous taxent d’individualistes, d’antidémocratiques !

Comment la hiérarchie a-t-elle réagi à votre fronde ?
M : Les inspecteurs ont reçu des instructions pour étouffer l’affaire. La nôtre a dit : « Il n’y aura pas de sanctions si vous rattrapez les heures non faites. » Certains collègues ont pris peur et ont accepté. Jusque-là, pour moi, la seule action possible était collective. Mais là,j’ai dit qu’en janvier je recommençais à désobéir, je ferai des ateliers pour toute la classe, du théâtre ou autre chose. L’inspectrice s’est pointé la veille des vacances, très énervée. Elle venait voir si je rattrapais bien les heures. Elle m’a dit : « Les actions individuelles, c’est dangereux. Pourquoi vous ne faites pas plutôt grève ? » Ce à quoi j’ai répondu que je ferai grève aussi !
C : Je ne fais pas selon les textes et je le fais savoir. Les collègues disent : on fait mine d’accepter l’aide personnalisée, puis on fait ce qu’on veut. Mais alors ce n’est plus une action publique, c’est de la résistance passive. Ça fait des années qu’on fait ça, il faut passer à autre chose ! Les inspecteurs suggèrent : déclarez que vous faites vos heures et, après, faites ce que vous voulez. Que surtout ça ne fasse pas de vagues…
M : La retenue sur salaire pour « absence de service fait », c’est comme pour une grève : un jour par demi-heure. Les collègues qui renoncent à désobéir ne sont pas à l’aise, ils s’en veulent de ne pas avoir eu le courage. Et ça s’ajoute au mépris que leur voue la hiérarchie. Nous, on comprend que tout le monde ne puisse pas assumer. Et beaucoup nous soutiennent. Ils ont monté une caisse de solidarité. L’expérience RESF [2] a joué un rôle important. On ne pouvait pas accepter que les flics viennent chercher des minots dans la cour de l’école. On nous dit d’être loyaux envers l’institution. Mais pas si elle dénature nos fonctions ! J’ai répondu à mon inspectrice : « En faisant ça je suis en paix avec moi-même. » Elle a écarquillé les yeux : « Vous vous placez d’un point de vue éthique ? Mais on n’en est pas à dénoncer des Juifs, quand même ! »

Et les veillées des écoles, ça vient d’où ?
M :C’est en coordination avec les parents. On se retrouve après les heures de cours. Il y a eu des pressions pour qu’on ne se réunisse pas dans l’école. Alors on transforme ça en goûter et on discute.

Comment vous voyez la suite ?
C : Une convergence avec le supérieur,des liens avec la psychiatrie. On va désobéir de partout.
P : Dans le supérieur, on nous demande de collaborer à la réforme de la formation des maîtres et des concours. On a parlé d’un conflit catégoriel, mais c’est faux. C’est surtout un refus de la casse. Le lien avec le primaire se fait par les IUFM [3]. Ceux qui y enseignent sont universitaires.

Où va le mouvement dans les facs ?
P : C’est très vivant. Il faut juste ne pas se contenter du retrait du décret sur le statut d’enseignants chercheurs. Il ne faut pas lâcher sur les autres revendications. Ça fait plus d’un mois qu’on est en grève, mais ça tient et des étudiants nous ont rejoints. On est en phase pour faire le lien avec l’appel des appels, avec les hôpitaux et avec le 19 mars. On a une coordination nationale qui prend des positions de plus en plus radicales.

L’exemple guadeloupéen,vous en parlez ?
M : Bien sûr. Comme là-bas, en désobéissant, je retrouve un peu de dignité. Mais une fois en vacances, j’ai dû lutter contre la peur : tu sors du lot, on va te couper la tête. Je comprends que les gens puissent être effrayés à l’idée de faire un truc pas autorisé, pas dans les rails de la hiérarchie ni du syndicat. J’ai pensé : mais ma vieille, qu’est-ce qu’ils peuvent te faire ? Te virer, et alors ? C’est plein de promesses, ce qu’il y a en ce moment. On retrouve la parole, on va faire des choses ensemble. S’ils nous mettent la pression pour qu’on ne se mélange pas avec les parents, c’est parce que si les usagers s’associent aux grévistes, tout est possible.


Article publié dans CQFD n°65, mars 2009.


[1] Réseau d’aide spécialisée aux élèves en difficulté.

[2] Réseau éducation sans frontières.

[3] Institut universitaire de formation des maîtres.





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