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CQFD N°065


FO PA MOLI !

DU LIEN CONTRE L’EXÉCRABLE PROFIT

Mis à jour le :16 mars 2009. Auteur : Frédéric Gircour.

La victoire du Lyannaj kont pwofitasyon (LKP) de Guadeloupe au bout de quarante-quatre jours de grève générale n’inspire rien aux dirigeants syndicaux de la métropole. Mais elle provoque de belles angoisses au gouvernement et au Medef. Exemplaire, cette révolte l’est à plus d’un titre : elle renoue avec l’esprit offensif, rompt avec les carcans corporatistes et porte des revendications rassembleuses qui dépassent le seul monde du travail. Sa dimension culturelle comme sa mémoire historique ouvrent la voie à des chamboulements majeurs. À l’heure où La Réunion semble s’embraser, faut pas mollir !

U SOIR DU 4 MARS, la liesse populaire s’est emparée des rues de Pointe-à- Pitre. Après 44 jours de grève générale, un « accord de fin de conflit » venait d’être paraphé par le LKP, les collectivités territoriales et le préfet Desforges au nom de l’État. Auparavant, le 26 février, à l’exception du Medef local, on avait signé l’accord Jacques Bino (en hommage au syndicaliste abattu). Cet accord prévoit une augmentation immédiate de 200 euros net sur les bas salaires (jusqu’à 1,4 fois le Smic). La charge en reviendra au patronat,même si, la première année, 50 euros seront apportés par les collectivités locales et si,pendant trois ans, l’État appuiera à hauteur de 100 euros. Sitôt résolu ce qui constituait le principal point de blocage,des négociations marathon s’étaient engagées pour arriver au deuxième accord qui, celui-là, devait mettre un terme à la plus longue grève générale de l’histoire de la Guadeloupe.

Lors d’un meeting au Palais de la Mutualité, Élie Domota avait lancé : « Certains ont fait de la question du pouvoir d’achat une promesse électorale, nous, nous la faisons réalité ! » Et les mesures arrachées dans ce domaine sont en effet impressionnantes. Un lycéen devra payer juste 50 euros par an pour des cantines scolaires qui proposeront désormais plus de 50 % de produits issus de l’agriculture locale. 300 euros de primes exceptionnelles seront versés aux plus bas revenus avant juin 2009. Trois millions d’aides pour les personnes âgées et les handicapés. 200 euros de mieux pour les bourses étudiantes. Baisse de la taxe d’habitation de 9 %. Baisse considérable des prix sur cent familles de produits de première nécessité. Baisse des frais bancaires. Baisse, déjà opérée, de 43 centimes sur l’essence. Baisse des tarifs de l’eau. Baisse de 20 % des tarifs des transports en commun, etc. Seule augmentation prévue : le nombre de contrôleurs de la concurrence et de la répression des fraudes pour veiller au respect des accords…

Mais contrairement à ce que prétendent les médias, il ne s’agit pas que d’un mouvement contre la vie chère. Nombre de mesures phares ont également été obtenues : réorientation partielle de la défiscalisation vers le logement social ; construction de 3000 logements sociaux ; recrutement d’enseignants ; formation professionnelle ; reconstruction du vétuste CHU ; versement de 13 millions d’euros dans le domaine agricole pour diminuer le coût des matières premières entrant dans la fabrication de produits locaux ; aide de 700 000 euros pour les pêcheurs ; préservation d’au moins 50 000 hectares de surface agricole incompressible ; aide au secteur hôtelier… Mais aussi double fléchage en français et en créole dans les bâtiments publics,plus de programmes en créole et de création d’oeuvres de culture guadeloupéenne sur RFO, etc.

Le soir du 4 mars, il y avait de la fierté dans les regards. Fierté d’avoir tenu aussi longtemps, avec l’obstination de ceux qui savent être dans leur bon droit ;fierté aussi car on a le sentiment d’être l’épicentre d’un phénomène qui pourrait bien se répandre à l’ensemble de la planète. Le feu s’est déjà propagé à la Martinique et à la Réunion, il menace de gagner l’Hexagone et pourrait bien embraser une Europe au bord de l’implosion sociale. Tout au long du conflit, autour de nous, on a souvent vu des gens hocher la tête : « Il fallait que ça pète. » Ce n’est pas pour rien si Al Jazeera ou CNN,pour ne citer qu’eux, ont fait le déplacement. Le présentateur de « Là-bas si j’y suis », sur France Inter, a appelé ça l’effet papillon [1].
C’est donc la fête, on chante, on mange, le rhum coule à flot, le Gwo Ka fait trembler les murs, personne ne dort. Pour certains, c’est un soulagement, les sacrifices consentis ont été terribles. D’autres ont un pincement au cœur : la fraternité ressentie sur les barricades, dans les manifestations ; la sensation d’écrire l’histoire ; le courage face à des forces de l’ordre qui ont plus que jamais démontré combien leur rôle consistait à défendre les intérêts d’une petite minorité ; l’entraide et le partage en lieu et place du consumérisme qui écrase ordinairement l’île ; un retour aux valeurs de la générosité, de la famille, si importante aux Antilles, et de la lutte ; le retour en popularité des marchés et des petits lolos, ces épiceries de quartier qui n’ont pas été inquiétées par la grève ; la redécouverte de goûts authentiques… : tout cela, on ne voudrait pas que ça s’arrête. La Guadeloupe a retrouvé et défendu une vision collective et il n’en a pas fallu plus pour faire renaître un espoir immense chez des gens que la politique traditionnelle avait fini d’écoeurer. Et puis, on a tous le sentiment d’avoir ouvert les yeux sur les fondements du capitalisme, sur la forme particulière qu’il prend ici : le colonialisme. Je trouvais ce terme exagéré avant la crise, puisque les soi-disant colonisés disposent des mêmes droits que ceux de métropole. Mais le mouvement a mis en lumière une répartition sociale qui repose encore sur une base raciale et un développement local freiné par la métropole.

Le jour suivant, on reprend le travail, hébété. Tout se remet à fonctionner comme si rien n’était arrivé. Les épaves brûlées, les débris de barricades ont disparu. On se met à douter : et si le train-train quotidien nous faisait oublier tout ce pour quoi on s’est battu ? Si finalement ces 200 euros durement acquis ne servaient qu’à retourner enrichir les grandes enseignes dont certaines, comme Carrefour, s’obstine à ne pas ratifier l’accord Bino ?

Le LKP est entré dans une nouvelle phase. Décevant les espoirs d’un patronat qui rêvait à un retour à la normale, des barrages ont été dressés devant le Mc Do, le Leader Price et le Casino du Gosier… Une barricade a même été rétablie entre Poucette et Pointe-à-Pitre, avant d’être reprise par les gendarmes mobiles. Si l’occupation par les employés du centre d’appel d’Orange n’a fait l’objet d’aucune violence, des affrontements ont eu lieu à Gosier, bombes lacrymogènes contre jets de pierre.Des manifs ont eu lieu devant le Carrefour de Destreland, propriété du Béké Bernard Hayot, et ses employés sont en grève. L’entrepôt d’approvisionnement de Match,Carrefour et Cora est bloqué par les travailleurs de ces enseignes,qui exigent de leurs patrons, affiliés au Medef, qu’ils paient les 200 euros.

Le soutien populaire au LKP ne se dément pas, comme l’a démontré la manif de samedi, qui a rassemblé 15 000 personnes à Pointe-à-Pitre dans une joyeuse ambiance, avec une détermination intacte. Et, comme je le disais aux amis de l’Hexagone, le meilleur moyen de nous soutenir, c’est de reprendre le flambeau et se battre là-bas aussi.

Voir le site de Frédéric Gircour :
http://chien-creole.blogspot.com


LA VIOLENCE ET LA DÉRISION
de Chéru Corisco
La révolte du peuple guadeloupéen autour du collectif LKP a fini par éclipser la tenue du carnaval. Les manifs quotidiennes ont pris le pas sur les « déboulés » dominicaux, foulards ou cagoules remplaçant les mas (masques ou déguisements). Les traditionnels coups de fouet claqués au sol lors des cortèges carnavalesques ont été retournés contre l’État, le patronat et les gros commerçants. Quant au Gwo Ka (ensemble de tambours, de danses et de chants), véritable moteur habituel du carnaval, il s’est tout naturellement placé en avant dans la lutte. Le mercredi 28 janvier, Nicolas Desforges, préfet (blanc !) de la Guadeloupe, a quitté la table des négociations en claquant la porte. La scène diffusée en direct à la télévision locale a marqué un tournant dans les événements. Le dimanche suivant, alors qu’on annonçait la venue tonitruante d’Yves Jégo, un déboulé dans les rues de Pointe-à- Pitre a vu des dizaines de Guadeloupéens aux visages peints en blanc, arborant des casquettes de préfet, dansant et chantant que « des préfets, il y en [avait] tant qu’on en voulait pour remplacer l’autre triste sire ». Tout ça au milieu de sarabandes de brosses à dents à 200 euros, de briques de lait à 579,20 euros et autres marchandises de base montées sur pattes ! Lors des meetings tenus à la Mutualité, dans le centre-ville, les milliers de manifestants entonnent avec enthousiasme des hymnes sur le mode du léwoz (un chant à réponse sur la réalité sociale). Parmi les refrains entendus : « Tchembé red frères, tchembé red surtout pa moli. Tchembé red, surtout pa pléré. Tchembé red, surtout pa tombé douvan missié la ka tchembé fwet la » (« Tenez bon, frères, tenez bon il ne faut pas mollir. Tenez bon, surtout ne pas pleurer. Tenez bon, il ne faut pas tomber devant ce monsieur qui tient le fouet »). Pour finir sur cette maxime à méditer : « On bon dézod pè mété on bon lod » (« Un bon désordre peut mettre de l’ordre. »)

Articles publiés dans CQFD n°65.


[1] En référence à la forme de l’île, dont une aile serait la Grande- Terre et l’autre la Basse-Terre. Une théorie veut en effet qu’un battement d’aile de papillon dans une partie du monde soit capable de provoquer un ouragan à l’autre bout de la planète.





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