Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°065
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°065


FO PAS MOLI !

DES PRODUITS DE HAUTE NÉCESSITÉ

Mis à jour le :16 mars 2009. Auteur : Gilles Lucas.


ROFESSEUR À FORT-DE-FRANCE, Guillaume Pigeard de Gurbert est l’un des neuf signataires du « Manifeste pour les produits de haute nécessité ». Il nous en parle.

CQFD : On a l’impression d’assister, aux Antilles, à un retour aux affrontements sans détours du XIXe siècle.
Guillaume Pigeard de Gurbert : Mouvements archaïques, ce qui se passe aux Antilles ? Bien au contraire ! Les effets du capitalisme sont plus développés ici qu’en Europe. Tout a été conservé dans « l’exclusive coloniale », telle que l’avait définie en 1727 l’édit de Fontainebleau, selon lequel « pas un clou ne devait sortir des colonies ». Le tissu productif local a été étouffé dans l’oeuf. La production de cacao a disparu,les ananas en boîte viennent d’Asie. Il ne reste que la production de bananes. Toute activité est confinée dans le seul rapport unilatéral de commerce avec la métropole. La population n’est plus que consommatrice, mais elle n’a pas les moyens de consommer. Dans nos îles, le capitalisme court de plus en plus vite vers ses contradictions internes. Quand on apprend maintenant qu’il va y avoir un million de chômeurs de plus en 2009 en France, on peut se demander comment tous ces gens vont consommer. C’est une question centrale à laquelle va se trouver confronté le capitalisme. À la Guadeloupe et à la Martinique, on pourrait dire qu’on est juste en avance.

Le spectre de la lutte des classes,dont les puissants semblaient avoir la seule initiative, hanterait de nouveau le monde ?
G. P. G. : Il s’agit là clairement d’un affrontement de classes. Et c’est cela qui est plein d’avenir, cet épuisement de l’illusion selon laquelle il n’y aurait plus de classes. Ici, le capitaliste est l’adversaire bien plus que ne l’est le Béké. La confusion se fait rarement,même s’il est évident que nombre de Békés appartiennent encore à la classe dominante. Quant à la question « raciale », Foucault rappelait à juste raison, après Marx, que la lutte des races, notamment contre les Indiens et les Noirs, est à l’origine du concept de lutte des classes.

Comment un tel mouvement a pu se développer ?
G. P. G. : On pourrait déjà se demander pourquoi ça n’a pas éclaté plus tôt ! Pour trois raisons. Il y a le rapport colonial à la métropole. Et ce rapport colonial qui regarde, entre autres, la Martinique comme une espèce de bloc à exploiter s’inverse ici en un sentiment très fort d’identité. Il y a ensuite un facteur disons accidentel qui a été celui d’une augmentation exagérée des prix. Les produits qui viennent de France jouissent d’une plus-value symbolique liée au fait qu’ils sont prétendument de meilleure qualité. Les imaginaires sont colonisés par le mode de consommation occidental. Les gros commerçants qui tiennent les monopoles se sont précipités dans cette brèche. Et il y a très peu de solutions pour se ravitailler ailleurs que chez eux. Beaucoup de femmes, poussées par la nécessité, se sont engagées complètement dans le mouvement, au point, j’ai l’impression, d’être majoritaires. Ce qui est remarquable et important. Ici se pose donc la question d’une réforme structurelle et non celle d’une simple refonte à l’intérieur du système actuel. Et puis, il y a un troisième facteur, celui de la longue préparation de cette grève qui a commencé en Martinique le 5 février. Depuis des mois, des syndicalistes, des membres d’associations faisaient le tour du pays pour rencontrer, parler et écouter les gens. Quand, en métropole, il y a eu la grève du 29 janvier, il ne s’est rien passé ici. Les gens disaient qu’ils attendaient le 5 février, date décidée localement. Et que là, ils seraient prêts.

Et pour l’heure, comment font les gens pour se nourrir ?
G. P. G. : L’idée de court-circuiter la grande distribution s’est largement répandue. Des marchés s’organisent. Les gens s’échangent des produits. J’ai acheté directement des poulets à un éleveur qui les brade d’habitude à la grande distribution. Mais la pénurie de carburant freine les déplacements des gens et réduit pour l’instant les possibilités de marchés locaux parallèles.

Et la suite ?
G. P. G. : Il est évident que l’irréversible a été franchi. Les rapports entre les Antilles et la métropole ont totalement changé. Ce qui se passait avant ne pourra plus se reproduire tel quel. La volonté commune d’un véritable pouvoir politique s’est affirmée, avec une force qu’il va être très difficile d’effacer. Le gwan lodyans dont nous parlions dans le Manifeste s’organise déjà sur place, preuve que le peuple a pris de vitesse le projet abstrait et paternaliste des états généraux lancé par Sarkozy.

O-00-O

TÉLÉ OTONOM MAWON : LIBERTÉ À L’ANTENNE
de Gilles Lucas
«  BONJOUR, vous êtes sur Télé Otonom Mawon, une télévision indépendante. Elle voit le jour aujourd’hui. Elle s’arrêtera quand ce conflit s’arrêtera… Cette télévision a été montée avec toutes les forces vives de l’audiovisuel et du journalisme en Martinique, qui sont indépendantes dans leur mouvement, indépendantes dans leurs têtes. Nous avons monté cette télévision parce que nous estimons que l’information n’est pas menée comme il faut, parce qu’il n’y a pas une presse vraiment libre et indépendante dans notre pays. Dans les assemblées, avec les grévistes des autres chaînes, on s’est dit qu’il fallait de l’information dans ce mouvement historique, dans ce moment où peut-être même l’histoire est en train de basculer, et auquel toute la population participe… Télé Otonom mawon est un territoire qui n’appartient à aucun média… »
Au douzième jour de grève, c’est un média en lutte qui naît, convoquant grévistes, militants, représentants d’associations et de syndicats pour discuter des perspectives du mouvement en cours. Ici, pas d’antigrévistes, puisqu’ils ont tout le loisir de se déverser dans les médias officiels. Au milieu d’un décor rassemblant les matériaux indispensables à la construction d’un barrage routier – pneus, palettes, cônes de chantier et autres mobiliers urbains – opinions et propositions s’échangent devant des téléspectateurs participant au mouvement, dans une véritable interactivité à faire pâlir de jalousie les marchands d’images.

Articles publiés dans CQFD n°65, mars 2009.






>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |