J‘AI DÉCIDÉ DE SORTIR parce que j’avais envie de chercher
“le plus”. En Guinée, il n’y a pas de travail et
si tu n’as pas le bras long, tu ne peux pas entrer
dans l’Administration. En 2001, je suis parti à
Dakar. Là, j’ai été embauché dans un atelier de
menuiserie. Mais il n’y avait pas assez de boulot. Alors
j’ai pris le train pour le Mali, dans l’idée de passer en Côte
d’Ivoire. À Bamako, on m’a dit qu’en Libye il y avait des
possibilités de bosser et de passer en Europe. » Ainsi commence
l’aventure de Mamoudou Traoré, parti sur les
routes à l’âge de dix-huit ans.

« À Bamako, il y en a qui vivent sur le dos des migrants.
Ils te vendent un ticket pour l’Espagne et te lâchent
ensuite à Gao, avant même d’arriver en Algérie. Ou alors
ils te montrent un bus repeint de neuf, les pneus gonflés,
prêt à partir, mais le bus n’a pas de moteur. Tu payes et
tu restes coincé. Les dénoncer ? Peine perdue, la police est
complice. Avec mon ami Bamba, on a pris la route de la
Libye. Mais au Niger, les gendarmes nous ont soutiré
50 euros. Comme je n’avais pas d’argent, ils m’ont donné
des “coups de fesses”… Heureusement, à Niamey, le chauffeur
du taxi-brousse nous a dit : “Vous pouvez dormir
chez moi.” On est restés une semaine. J’ai vendu mes
meilleurs habits pour payer le trajet jusqu’à Agadez, la
capitale du désert. En chemin, par deux fois, la police
nous a arraché ce qu’on avait. »
La question est abjecte autant qu’universelle : combien de rapaces peuvent se nourrir sur le dos d’un démuni ? « À Agadez, la ville la
plus pauvre d’un des pays les plus pauvres, j’ai galéré.
Je suis resté six mois. Je vendais de l’eau fraîche et des
bonbons glacés. J’ai mis de l’argent de côté pour payer les
trafiquants du désert, des Touaregs, qui te font traverser. »
Malgré tout, Mamoudou s’accroche à ses principes :
« J’aurais pu partir plus vite en faisant le rabatteur,
en repérant pour le passeur des compatriotes qui pouvaient
payer. Mais je ne voulais pas les tromper, leur
conseiller un mauvais guide. » Ce n’est qu’après avoir
économisé la somme requise qu’il reprend la route. « On
a quitté Agadez en mars 2003, dans un 4x4, avec des provisions
de farine, de lait, de pain sec et des bidons d’eau.
Mais à cette époque, la frontière était fermée. Il fallait
passer par Djanet, en Algérie. Dix jours de voyage en
plein désert. Au bout de quatre jours, le chauffeur nous
a lâchés entre deux montagnes, à la merci des mafias.
Des Touaregs armés ont arraché tout l’argent qui nous
restait, les montres, les lunettes… Les filles, ils les ont violées.
Ils ont poignardé un type qui résistait, dans la fesse.
Puis ils nous ont donné un guide. Avec lui, une troupe de
quatre-vingt-dix migrants qu’on avait amenés là dans
trois Land Cruisers a cheminé pendant cinq jours.
Certains, découragés, ont abandonné en espérant trouver
une voiture qui les emmène. » Ce fut le cas du blessé, qui avait trop perdu de sang. Mamoudou le donne pour mort. « Les gens paniquaient, certains ne voulaient plus
partager l’eau. Avec un groupe de Sénégalais, Gambiens
et Bissau-Guinéens, on s’entraidait. On épaulait celui qui
était fatigué, on se relayait pour porter les bidons. Quand
on dormait, on se couchait en cercle serré autour du
guide pour qu’il ne s’échappe pas. À la frontière, il nous
a montré au loin la première ville libyenne, Ghat, puis
il a disparu. Nous avons marché toute la nuit, en direction
des lumières. » Ce que ne leur avait pas dit le passeur,
c’est que quarante kilomètres les séparaient
encore des sirènes du panafricanisme libyen…
« En Libye, chaque ville te délivre son propre certificat de vaccination,
le précédent n’est plus valable. Ce qui t’oblige à
payer chaque fois ou à ruser, à te livrer aux trafiquants.
Dans la première grande ville, Sabha, je suis resté quatre
mois. J’ai travaillé chez un menuisier et je dormais dans
un foyer sénégalais. Je voulais arriver à Tripoli. Tous mes
compagnons ne trouvaient pas de boulot, je les aidais,
comme ils m’avaient aidé lorsque j’étais sans le sou. »
Face à l’adversité, la communauté des migrants se resserre.
« C’est en Libye que j’ai entendu parler du grillage
de Ceuta et Melilla, les enclaves espagnoles au nord du
Maroc. Ceux qui avaient échoué en essayant de traverser
le Mali et le Sud de l’Algérie tentaient de passer par la
Libye. Cet itinéraire leur avait été indiqué par des parents
qui avaient déjà atteint l’Europe. » En diamétrale opposition
aux intérêts opaques des réseaux mafieux, tuyaux
et informations vitales circulent de bouche en oreille le
long des pistes qui mènent au Nord. « Mais la Libye est
un pays dangereux. Il n’y a pas de respect, beaucoup de
racisme. Les patrons te payent s’ils ont envie, ils n’ont
aucune obligation envers les Noirs. Souvent, quand ils te
doivent plusieurs semaines de salaire, ils appellent la
police et te font jeter en prison. Mon patron a essayé de
m’éloigner du foyer. Il voulait me loger et m’avoir sous
la main, comme un esclave, alors je suis parti. » Après
une traversée mouvementée de l’Algérie, Mamoudou
fera partie de ces centaines de migrants qui, organisés
en assemblée de gueux, vont prendre d’assaut les barbelés
de Ceuta par une nuit sans lune de l’été 2004…
(Lire la suite dans le n° 67 de mai 2009.)
Article publié dans CQFD n°65, mars 2009.