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CQFD N°065


HISTOIRE DE SAUTE-FRONTIÈRES

MAMOUDOU L’ULYSSE NOIR

Mis à jour le :16 mars 2009. Auteur : Nicolas Arraitz.

Si Ulysse renaissait aujourd’hui, on l’imagine moins réincarné en sportif ultra-sponsorisé du Paris-Dakar qu’en saute-frontières dépourvu de visa et de Traveller’s chèques. Voici l’histoire de Mamoudou, jeune Africain dont le périple entre la Guinée et l’Andalousie aura duré plus de trois ans…

J‘AI DÉCIDÉ DE SORTIR parce que j’avais envie de chercher “le plus”. En Guinée, il n’y a pas de travail et si tu n’as pas le bras long, tu ne peux pas entrer dans l’Administration. En 2001, je suis parti à Dakar. Là, j’ai été embauché dans un atelier de menuiserie. Mais il n’y avait pas assez de boulot. Alors j’ai pris le train pour le Mali, dans l’idée de passer en Côte d’Ivoire. À Bamako, on m’a dit qu’en Libye il y avait des possibilités de bosser et de passer en Europe. » Ainsi commence l’aventure de Mamoudou Traoré, parti sur les routes à l’âge de dix-huit ans.

« À Bamako, il y en a qui vivent sur le dos des migrants. Ils te vendent un ticket pour l’Espagne et te lâchent ensuite à Gao, avant même d’arriver en Algérie. Ou alors ils te montrent un bus repeint de neuf, les pneus gonflés, prêt à partir, mais le bus n’a pas de moteur. Tu payes et tu restes coincé. Les dénoncer ? Peine perdue, la police est complice. Avec mon ami Bamba, on a pris la route de la Libye. Mais au Niger, les gendarmes nous ont soutiré 50 euros. Comme je n’avais pas d’argent, ils m’ont donné des “coups de fesses”… Heureusement, à Niamey, le chauffeur du taxi-brousse nous a dit : “Vous pouvez dormir chez moi.” On est restés une semaine. J’ai vendu mes meilleurs habits pour payer le trajet jusqu’à Agadez, la capitale du désert. En chemin, par deux fois, la police nous a arraché ce qu’on avait. »
La question est abjecte autant qu’universelle : combien de rapaces peuvent se nourrir sur le dos d’un démuni ? « À Agadez, la ville la plus pauvre d’un des pays les plus pauvres, j’ai galéré. Je suis resté six mois. Je vendais de l’eau fraîche et des bonbons glacés. J’ai mis de l’argent de côté pour payer les trafiquants du désert, des Touaregs, qui te font traverser. »

Malgré tout, Mamoudou s’accroche à ses principes : « J’aurais pu partir plus vite en faisant le rabatteur, en repérant pour le passeur des compatriotes qui pouvaient payer. Mais je ne voulais pas les tromper, leur conseiller un mauvais guide. » Ce n’est qu’après avoir économisé la somme requise qu’il reprend la route. « On a quitté Agadez en mars 2003, dans un 4x4, avec des provisions de farine, de lait, de pain sec et des bidons d’eau. Mais à cette époque, la frontière était fermée. Il fallait passer par Djanet, en Algérie. Dix jours de voyage en plein désert. Au bout de quatre jours, le chauffeur nous a lâchés entre deux montagnes, à la merci des mafias. Des Touaregs armés ont arraché tout l’argent qui nous restait, les montres, les lunettes… Les filles, ils les ont violées. Ils ont poignardé un type qui résistait, dans la fesse. Puis ils nous ont donné un guide. Avec lui, une troupe de quatre-vingt-dix migrants qu’on avait amenés là dans trois Land Cruisers a cheminé pendant cinq jours. Certains, découragés, ont abandonné en espérant trouver une voiture qui les emmène. » Ce fut le cas du blessé, qui avait trop perdu de sang. Mamoudou le donne pour mort. « Les gens paniquaient, certains ne voulaient plus partager l’eau. Avec un groupe de Sénégalais, Gambiens et Bissau-Guinéens, on s’entraidait. On épaulait celui qui était fatigué, on se relayait pour porter les bidons. Quand on dormait, on se couchait en cercle serré autour du guide pour qu’il ne s’échappe pas. À la frontière, il nous a montré au loin la première ville libyenne, Ghat, puis il a disparu. Nous avons marché toute la nuit, en direction des lumières. » Ce que ne leur avait pas dit le passeur, c’est que quarante kilomètres les séparaient encore des sirènes du panafricanisme libyen…

« En Libye, chaque ville te délivre son propre certificat de vaccination, le précédent n’est plus valable. Ce qui t’oblige à payer chaque fois ou à ruser, à te livrer aux trafiquants. Dans la première grande ville, Sabha, je suis resté quatre mois. J’ai travaillé chez un menuisier et je dormais dans un foyer sénégalais. Je voulais arriver à Tripoli. Tous mes compagnons ne trouvaient pas de boulot, je les aidais, comme ils m’avaient aidé lorsque j’étais sans le sou. »
Face à l’adversité, la communauté des migrants se resserre. « C’est en Libye que j’ai entendu parler du grillage de Ceuta et Melilla, les enclaves espagnoles au nord du Maroc. Ceux qui avaient échoué en essayant de traverser le Mali et le Sud de l’Algérie tentaient de passer par la Libye. Cet itinéraire leur avait été indiqué par des parents qui avaient déjà atteint l’Europe. » En diamétrale opposition aux intérêts opaques des réseaux mafieux, tuyaux et informations vitales circulent de bouche en oreille le long des pistes qui mènent au Nord. « Mais la Libye est un pays dangereux. Il n’y a pas de respect, beaucoup de racisme. Les patrons te payent s’ils ont envie, ils n’ont aucune obligation envers les Noirs. Souvent, quand ils te doivent plusieurs semaines de salaire, ils appellent la police et te font jeter en prison. Mon patron a essayé de m’éloigner du foyer. Il voulait me loger et m’avoir sous la main, comme un esclave, alors je suis parti. » Après une traversée mouvementée de l’Algérie, Mamoudou fera partie de ces centaines de migrants qui, organisés en assemblée de gueux, vont prendre d’assaut les barbelés de Ceuta par une nuit sans lune de l’été 2004…

(Lire la suite dans le n° 67 de mai 2009.)

Article publié dans CQFD n°65, mars 2009.






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