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CQFD N°065


LES VIEUX DOSSIERS D’ANATOLE

DU KAPITAL À L’ABRÉGÉ

Mis à jour le :16 mars 2009. Auteur : Anatole Istria.


Disons-le tout net, du vivant de Karl Marx, Das Kapital a été un bide. Ça n’a pas empêché les éditions Le Chien rouge de rééditer, en novembre, l’Abrégé du Capital de Karl Marx, par Carlo Cafiero – à savoir une des premières tentatives de popularisation du magnus opus du théoricien allemand. Marx a donc sué sang et eau pendant plus d’un an dans une misère noire, souffrant le martyre, affligé de divers maux physiques (furoncles, pneumonie), pour accoucher de ce « roman baroque ». Loin d’être un simple traité économique, l’ouvrage traverse toutes les disciplines : l’économie, la sociologie, la philosophie, la science politique, l’histoire, constituant une œuvre d’art totale, tout entière vouée à la déconstruction méthodique des modes de production capitaliste et des rapports de classes, à la démolition de la théorie du profit, en bref, à la critique explosive de la « merde économique », selon la propre expression de l’auteur. Mais avant de devenir une œuvre capitale, elle fut à sa parution une œuvre incomprise.

En septembre 1867, lorsque sort des presses de Hambourg le millier d’exemplaires de l’édition allemande, Marx, son fidèle ami Engels et leurs proches poussent un hourra de soulagement et d’espoir. Ils comptent sur le réseau de la première Internationale pour diffuser cette nouvelle « Bible de la classe ouvrière », mais l’accueil est plutôt glacial, y compris dans les rangs des économistes, chez qui Marx espère créer des remous. « Le silence autour de mon livre me rend nerveux », confie Marx à Engels, qui, de son côté, cherche pourtant à faire paraître anonymement des articles hostiles au livre dans la presse bourgeoise afin de susciter une polémique. En vain. Ironie de l’histoire, ceux qui, dans les rangs socialistes, perçoivent l’importance de l’œuvre sont leurs principaux rivaux dans l’Internationale (voir CQFD n°62). Ainsi, Bakounine y voit immédiatement un apport insurpassable à la critique du capitalisme, bien que son « style par trop métaphysique et abstrait [en rende] la lecture difficile et à peu près inabordable pour la majeure partie des ouvriers ». « Et, poursuit-il, ce seraient les ouvriers surtout qui devraient le lire pourtant. Les bourgeois ne le liront jamais ou, s’ils le lisent, ils ne voudront pas le comprendre, et, s’ils le comprennent, ils n’en parleront jamais ; cet ouvrage n’étant autre chose qu’une condamnation à mort, scientifiquement motivée et irrévocablement prononcée, non contre eux comme individus, mais contre leur classe. »

Au printemps 1869, il propose d’en faire la traduction en russe, et un éditeur de Saint-Pétersbourg lui offre une avance de 300 roubles. Mais, peu après, le nihiliste Netchaïev arrive à convaincre Bakounine d’interrompre son travail pour se consacrer entièrement à la « cause ». Netchaïev envoie,à l’insu de Bakounine, une lettre sourdement menaçante à l’éditeur, lui « conseillant » de s’asseoir sur son avance. Marx récupérera cette lettre pour accuser Bakounine d’escroquerie et précipiter son exclusion de l’Internationale.

En juillet 1869, Marx écarte la proposition d’Élie Reclus et de Charles Keller de faire une traduction en français, en raison de leur appartenance à la tendance antiautoritaire de l’AIT (Association internationale des travailleurs). Finalement, en 1872, le Kapital est traduit en français et en russe. La censure russe exempte le livre « de toute poursuite », considérant que son style « strictement mathématique et scientifique » n’en fait pas un livre « accessible à tous ». Marx ne connaîtra même pas la version anglaise du Kapital, alors qu’il souhaitait la dédier à Darwin, seule sommité de son temps à avoir manifesté de l’enthousiasme pour l’ouvrage.

Durant l’hiver 1877,Carlo Cafiero, ancienne recrue italienne de Marx ralliée à l’anarchisme, est emprisonné pour avoir participé à une tentative d’insurrection dans les monts du Matese. Il décide d’utiliser ce temps contraint à rédiger, à partir de la traduction française, un Abrégé du Capital, dans lequel il voyait une « admirable arme de guerre ». Cet Abrégé constituera une des premières tentatives de vulgariser le livre de Marx ainsi que la première incursion de sa pensée en Italie. Cette maigre consolation n’effacera sans doute jamais l’amertume du penseur face à l’insuccès d’un livre qui ne lui remboursa « jamais ce que [lui ont] coûté les cigares qu’[il a fumés] en l’écrivant ».

Article publié dans CQFD n°65, mars 2009.






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