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CQFD N°065


COUVRE-FEU

MARSEILLE, CAPITALE DE LA CULTURE…

Mis à jour le :16 mars 2009. Auteur : Iffik Le Guen.

La ville poursuit sa mutation au pas cadencé des élus locaux et de leurs amis promoteurs. Tout ce qui peut encore faire dissembler Marseille du modèle urbanistique en vigueur doit disparaître. Dormez, braves gens, la police veille. Faits d’hiver.

U MILIEU DE LA CANEBIÈRE, à cheval sur les voies du tramway, en cette belle après-midi du samedi 28 février, un orchestre de rue envoie le son de tous ses cuivres astiqués. Une dizaine de musiciens roumains, qui hantent la ville, ses places et ses terrasses depuis belle lurette, lancent un concert improvisé devant un public bigarré de badauds. Dans ce mélange improbable de vestes à capuche et de costumes-cravates, de jeunes et moins jeunes, une centaine de personnes partagent un moment de détente hors du sempiternel samedi dédié à la consommation active ou passive. Pris dans cette ambiance carnavalesque, deux, puis quatre, puis tous se livrent corps et âmes à la danse. C’est sans compter sur la maréchaussée, plutôt spécialisée dans le guignol tragi-comique, dont une patrouille pédestre investit la scène du crime. Insupportés par cette contagion de joie aussi collective que balkanique, les flics se dirigent droit sur les artistes et veulent entamer le trop classique contrôle d’identité au faciès. Devant l’hostilité de la foule, dont la psychologie n’est pas toujours orientée vers un exercice de stupidité maximale, les condés réagissent sans surprise : appel à toutes les voitures pour stopper les bronzés qui foutent la merde dehors. Très vite, le commissariat central étant à moins de cinquante mètres, une dizaine de bleus arrivent à la rescousse, gazeuse industrielle et flash-balls prêts à l’emploi, puis deux voitures font crisser leurs pneus en venant encercler le paisible attroupement. Le contrôle reprend, tandis que, par petits groupes de trois ou quatre, certains spectateurs, point du tout résignés à lâcher le morceau aussi facilement, prennent chacun leur flic afin qu’il motive son harcèlement. Dans la plupart des cas, la réponse est d’une navrante banalité, qui n’a pas beaucoup varié depuis 1942 : « Vous savez, les ordres sont les ordres. » Sauf une fliquette, qui se fend d’un mea culpa sur l’inanité de ce genre d’intervention. C’est vrai qu’à force de faire du chiffre avec tout et n’importe quoi, ça peut finir par déprimer, voire remettre en question. C’est vrai aussi que passer son temps à embarquer des sans-papiers ou à emmerder le Français moyen lorsque l’envie lui prend de se dégourdir les gambettes, ça ne peut convenir qu’à une toute petite élite d’hommes triés sur le volet, car impérativement dotés de nerfs d’acier dans des gants plombés. D’ailleurs, à quelques mètres de là, un nervi de la BAC-Centre, le tonfa crânement calé derrière la nuque, interpelle sa collègue : « Laisse tomber, on s’en fout, c’est tous des gauchos de merde. » Encore un qui a dû sécher les stages « dis poliment bonjour à la dame » offerts par le ministère en début d’année. Dans l’intervalle, la petite troupe de zicos, trop habitués à ne pouvoir exercer leur art plus d’un quart d’heure avant de voir débarquer la maison poulaga au grand complet, essayent de calmer le jeu, pour éviter la garde à vue. Alors que la foule se disperse, ils repartent, génies incompris, avec une amende pour « tapage ».

En cette matière comme dans bien d’autres, rien ne vaut le zèle des politiciens locaux, si prompts à museler toute expression un tant soit peu déviante tout en nettoyant le ventre de la future capitale européenne de la culture. Ainsi, au mois de décembre, le 24 précisément, c’était un autre rassemblement musical organisé par une association pour les jeunes du quartier Noailles, toujours dans le centre-ville, qui subissait le courroux policier. Pas d’autorisation pour la sono, alors, même si la petite fête se déroulait tranquillement depuis des années, on remballait,non sans quelques fruits mûrs qui volèrent bien bas ce soir-là. Et quand le discours de droite décomplexée se conjugue à un dysfonctionnement sévère des connexions neuronales, cela donne les récentes embardées de l’adjointe déléguée à l’Espace public, Martine Vassal, contre un marché paysan du centre-ville – on lui doit déjà l’éviction du traditionnel marché à l’ail. Selon elle, le pouvoir municipal ne saurait tolérer que des écolos en peaux de chèvre s’installent derrière leurs petits stands sur les marchés de la ville pour bourrer le mou du chaland avec leur ignominieuse propagande décroissante. La déphasée exigeant une répression exemplaire, CQFD, présent sur les étals, prend peur [1]. Un argument que l’on aura grand plaisir à lui rappeler lorsqu’elle viendra vendre son rata rance sur les mêmes marchés à l’occasion des prochaines échéances électorales. Mais Martine Vassal frappe toujours deux fois : la voilà qui s’emporte, quelques jours plus tard, dans les colonnes de La Provence, contre l’insuffisance des rafles policières s’abattant pourtant régulièrement sur les vendeurs à la sauvette du quartier de la porte d’Aix, à l’entrée de la ville. Sa préférence à elle irait vers des actions au minimum quotidiennes, hélas, le préfet lui a répondu que ça n’allait pas être possible. Une seule solution : prendre bouche directement avec son collègue en charge de la sécurité, José Allegrini [2], qui avouait, il y a quelques années, qu’il ne pouvait quand même pas « dissoudre » tout ce petit monde « dans un bain d’acide ». Marseille 2013 ? Marseille cosmopolite ? Marseille, pont entre l’Orient et l’Occident ? La fête semble finie avant même d’avoir commencé.

Article publié dans CQFD n°65.


[1] En pensant aux tracasseries policières puis judiciaires (20/02) du vendeur à la criée de L’Humanité dimanche sur le marché Dejean dans le XVIIIe à Paris.

[2] Et le bougre s’y connaît, ancien avocat de membres de la French connection, défenseur du général Schmitt qui avait traîné devant les tribunaux un ancien appelé dénonçant la torture pendant la guerre d’Algérie, il a fini titutlaire d’un Big Brother Award pour son œuvre dans le domaine de la vidéosurveillance.





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