QFD : « Travaillez plus pour gagner plus », c’est ce qui nous a
été seriné juste avant que tout se fissure. Toi, on ne peut pas dire
que tu as chômé !
Patrick : J’ai toujours eu un boulot, un vrai, avec fiches de paie et sécurité
sociale. Pour des raisons de sécurité, bien sûr, mais aussi parce que
je ne voulais pas me couper des gens en général. J’avais un salaire et
ça me suffisait pour vivre. Mais dans cet autre travail, il y a le plaisir.
Quand tu ouvres un coffre qui est plein d’argent, il y a indubitablement
un côté sensuel. Et puis, il y a aussi cette envie de se venger…
Chez les riches qu’on a choisi de « visiter », il y a toujours
des espèces, des timbres, des bijoux… On
sait qu’on n’y va jamais pour rien.
C’est vrai qu’on a beaucoup travaillé. Je
dis « travaillé » parce que c’est un travail.
Il est arrivé que dans une
même rue, en une nuit, on visite
trois ou quatre lieux différents.
Comme tout artisanat, cela
demande pas mal de savoir-faire
et un bon outillage.
En général, il faut être le
plus léger possible. Le
minimum, c’est le tournevis
auquel on peut adjoindre
deux ou trois démonte-pneus.
C’est mieux que le traditionnel
pied-de-biche. Un cric de voiture
se révèle très efficace, et silencieux,
pour écarter des barreaux.
Pour ouvrir les portes cochères, un
typomètre marche très bien, une fois
enquillé dans la feuillure de la porte. On va
quand même pas se laisser faire par les digicodes ! C’est sûr que, aussi, un poste à acétylène peut s’avérer
indispensable. Monté sur un petit chariot, c’est assez malléable. Mais
il faut aussi faire attention à la manière de s’habiller : les vêtements
sombres sont évidemment de rigueur. Je me souviens encore avec nostalgie
de ce superbe costume en velours noir que j’ai déchiré une fois
sur un toit…
Quant aux armes, il n’en a jamais été question. Si les lieux sont
habités, on revient plus tard. Quand les habitants arrivent – ils ont le
droit de rentrer chez eux quand même – on file par-derrière. Il est
hors de question d’agresser quiconque ou de faire un acte de violence.
Les bureaux et les appartements ressemblent de plus en plus à des
forteresses, non ?
Il arrive qu’on puisse travailler la porte d’une manière traditionnelle
ou la serrure avec une fine plaquette de tôle en forme de peigne dans
laquelle on a découpé des dents. Mais les fenêtres sont souvent plus
faciles.
Ensuite il faut être attentif aux détecteurs de présences qui sont parfois
croisés et qu’on trouve en général dans les couloirs. Le plus simple est
alors de dégonder une porte et de la porter devant soi. Les alarmes ? Celles d’extérieur, on peut leur régler leur compte en arrachant les fils
ou en y injectant de la mousse polyuréthane. En revanche, celles d’intérieur,
même si on ne les entend pas beaucoup de dehors, peuvent être
insupportables. C’est sûr qu’avec les caméras miniaturisées, les portables,
etc., le travail s’est beaucoup compliqué.
De fait, on a dû s’intéresser de très près aux coffres-forts. Les vieux sont
de simples armoires ignifugées. Les plus costauds sont en aciers spéciaux
avec, derrière la première paroi, une couche de caoutchouc qui
dégage une fumée insupportable lorsque tu chauffes. Avec une perceuse
et de bons forets, ça va. Ensuite, tu as du béton vibré puis encore une
plaque d’acier avec, parfois, encore du caoutchouc. Mais il arrive
souvent que les combinaisons ne soient pas brouillées.
Chercher la clé est la première chose à faire. Elle
est souvent planquée quelque part, comme
sur le dessus d’une armoire ou dans un
dossier.
Et puis, il faut faire gaffe à l’ADN. C’est
un gros problème. Ne pas laisser
traîner un poil, des traces de sueur, bien faire le ménage avant de
partir. Si tu vas aux chiottes,
tirer consciencieusement la
chasse…
Ce travail doit-il être réalisé
par des artisans chevronnés ?
Il faut avant tout un esprit particulier.
Tout le monde ne peut
pas le faire. J’ai toujours travaillé
dans un climat de totale confiance
réciproque avec un associé. Ces relations
sont totalement privilégiées et
rares. On s’est retrouvés quelques fois à
plusieurs. Il y en a qui paniquent alors que
dans la discussion tout s’était bien passé. Une
fois, un gars complètement miro et maladroit était
venu avec nous. On passe la clôture, un verre de ses lunettes
tombe, on cherche à quatre pattes dans l’obscurité… En général, une fois
suffit. Et je ne leur en veux pas.
Deux, c’est le bon chiffre. Trois, maximum. Après c’est compliqué. Mais
même à trois, c’est déjà compliqué : il y a toujours le troisième qui n’est
pas en harmonie avec les deux autres. Quant au partage, il suffit de
compter. S’il y a un gars qui a filé l’info, on partage en quatre. En totale
égalité. Ça arrive aussi que la part qui revient à celui qui a donné l’info
pose problème parce qu’il n’est pas là au moment de l’opération et qu’il
arrive que les « victimes », pour toucher plus d’argent des assurances,
gonflent les sommes qui leur ont été dérobées…
Tu crois que ce genre de boulot est voué à disparaître ?
J’ai un peu levé le pied. Mais, dans les nouvelles générations, il y en a
évidemment qui ont cet esprit dont je parle. Comme on sait, l’imagination
et la persévérance peuvent faire tomber des montagnes. Je dois
le dire : j’ai confiance.
Article publié dans CQFD n°66, avril 2009.