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CQFD N°066


PETIT MÉTIER

JE MONTE EN L’AIR

Mis à jour le :16 avril 2009. Auteur : Gilles Lucas.

En ces temps d’explosion du chômage et d’obligation à changer constamment de type de boulot, Patrick [1], monte-en-l’air professionnel, a livré à CQFD sa confiance dans la pérennité d’une activité aussi vieille que la propriété privée. Et aujourd’hui plus que jamais, pleine d’avenir.

QFD : « Travaillez plus pour gagner plus », c’est ce qui nous a été seriné juste avant que tout se fissure. Toi, on ne peut pas dire que tu as chômé !
Patrick : J’ai toujours eu un boulot, un vrai, avec fiches de paie et sécurité sociale. Pour des raisons de sécurité, bien sûr, mais aussi parce que je ne voulais pas me couper des gens en général. J’avais un salaire et ça me suffisait pour vivre. Mais dans cet autre travail, il y a le plaisir. Quand tu ouvres un coffre qui est plein d’argent, il y a indubitablement un côté sensuel. Et puis, il y a aussi cette envie de se venger…
Chez les riches qu’on a choisi de « visiter », il y a toujours des espèces, des timbres, des bijoux… On sait qu’on n’y va jamais pour rien. C’est vrai qu’on a beaucoup travaillé. Je dis « travaillé » parce que c’est un travail. Il est arrivé que dans une même rue, en une nuit, on visite trois ou quatre lieux différents.

Comme tout artisanat, cela demande pas mal de savoir-faire et un bon outillage.
En général, il faut être le plus léger possible. Le minimum, c’est le tournevis auquel on peut adjoindre deux ou trois démonte-pneus. C’est mieux que le traditionnel pied-de-biche. Un cric de voiture se révèle très efficace, et silencieux, pour écarter des barreaux. Pour ouvrir les portes cochères, un typomètre marche très bien, une fois enquillé dans la feuillure de la porte. On va quand même pas se laisser faire par les digicodes ! C’est sûr que, aussi, un poste à acétylène peut s’avérer indispensable. Monté sur un petit chariot, c’est assez malléable. Mais il faut aussi faire attention à la manière de s’habiller : les vêtements sombres sont évidemment de rigueur. Je me souviens encore avec nostalgie de ce superbe costume en velours noir que j’ai déchiré une fois sur un toit…
Quant aux armes, il n’en a jamais été question. Si les lieux sont habités, on revient plus tard. Quand les habitants arrivent – ils ont le droit de rentrer chez eux quand même – on file par-derrière. Il est hors de question d’agresser quiconque ou de faire un acte de violence.

Les bureaux et les appartements ressemblent de plus en plus à des forteresses, non ?
Il arrive qu’on puisse travailler la porte d’une manière traditionnelle ou la serrure avec une fine plaquette de tôle en forme de peigne dans laquelle on a découpé des dents. Mais les fenêtres sont souvent plus faciles.
Ensuite il faut être attentif aux détecteurs de présences qui sont parfois croisés et qu’on trouve en général dans les couloirs. Le plus simple est alors de dégonder une porte et de la porter devant soi. Les alarmes ? Celles d’extérieur, on peut leur régler leur compte en arrachant les fils ou en y injectant de la mousse polyuréthane. En revanche, celles d’intérieur, même si on ne les entend pas beaucoup de dehors, peuvent être insupportables. C’est sûr qu’avec les caméras miniaturisées, les portables, etc., le travail s’est beaucoup compliqué.
De fait, on a dû s’intéresser de très près aux coffres-forts. Les vieux sont de simples armoires ignifugées. Les plus costauds sont en aciers spéciaux avec, derrière la première paroi, une couche de caoutchouc qui dégage une fumée insupportable lorsque tu chauffes. Avec une perceuse et de bons forets, ça va. Ensuite, tu as du béton vibré puis encore une plaque d’acier avec, parfois, encore du caoutchouc. Mais il arrive souvent que les combinaisons ne soient pas brouillées. Chercher la clé est la première chose à faire. Elle est souvent planquée quelque part, comme sur le dessus d’une armoire ou dans un dossier.
Et puis, il faut faire gaffe à l’ADN. C’est un gros problème. Ne pas laisser traîner un poil, des traces de sueur, bien faire le ménage avant de partir. Si tu vas aux chiottes, tirer consciencieusement la chasse…

Ce travail doit-il être réalisé par des artisans chevronnés ?
Il faut avant tout un esprit particulier. Tout le monde ne peut pas le faire. J’ai toujours travaillé dans un climat de totale confiance réciproque avec un associé. Ces relations sont totalement privilégiées et rares. On s’est retrouvés quelques fois à plusieurs. Il y en a qui paniquent alors que dans la discussion tout s’était bien passé. Une fois, un gars complètement miro et maladroit était venu avec nous. On passe la clôture, un verre de ses lunettes tombe, on cherche à quatre pattes dans l’obscurité… En général, une fois suffit. Et je ne leur en veux pas. Deux, c’est le bon chiffre. Trois, maximum. Après c’est compliqué. Mais même à trois, c’est déjà compliqué : il y a toujours le troisième qui n’est pas en harmonie avec les deux autres. Quant au partage, il suffit de compter. S’il y a un gars qui a filé l’info, on partage en quatre. En totale égalité. Ça arrive aussi que la part qui revient à celui qui a donné l’info pose problème parce qu’il n’est pas là au moment de l’opération et qu’il arrive que les « victimes », pour toucher plus d’argent des assurances, gonflent les sommes qui leur ont été dérobées…

Tu crois que ce genre de boulot est voué à disparaître ?
J’ai un peu levé le pied. Mais, dans les nouvelles générations, il y en a évidemment qui ont cet esprit dont je parle. Comme on sait, l’imagination et la persévérance peuvent faire tomber des montagnes. Je dois le dire : j’ai confiance.

Article publié dans CQFD n°66, avril 2009.


[1] Pour raison évidente, le prénom a été modifié.





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