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CQFD N°066


TRAIN-TRAIN SYNDICAL ET MOUVEMENT ASOCIAL

SAINT-NAZAIRE SUR LES NERFS

Mis à jour le :16 avril 2009. Auteur : Gérard de Mai.

Les affrontements de fin de manif se systématisent dans le port atlantique. Provocations policières ? Casseurs écervelés ? Héros de la classe ouvrière ? Ou simples désespérés des mornes cortèges ? Le débat est ouvert, sauf au tribunal.

E 29 JANVIER À SAINT-NAZAIRE, il y avait 18 000 manifestants sur 70000 habitants. Alors que la tradition veut que, pour contribuer au « succès » d’une journée d’action, la police se fasse discrète et le sous-préfet reçoive une délégation syndicale, ce jour-là le sous-représentant de l’État refuse le dialogue et se retranche derrière une rangée de policiers en tenue de combat. Et bien sûr, ça irrite. Des insultes fusent, quelques canettes volent. Les bleus, retranchés derrière les grilles, tirent alors des lacrymogènes dans la foule, sans se soucier des personnes âgées et des enfants qui s’y trouvent. Bien sûr, ça stimule la colère et des pierres volent. Un groupe enfonce le portail et charge les CRS, qui seront dégagés par des renforts. Pendant trois heures, 2 000 gars font face aux forces de l’ordre, derrière des barricades de palettes et de poubelles enflammées. Un manifestant marche sur une grenade soufflante, il sera amputé de deux orteils. Six personnes sont mises en garde à vue, parmi lesquelles un marin et un employé du port. Le maire PS dénonce « les quelques dizaines d’énergumènes qui se sont livrés à des exactions » (et il ne parle pas des flics). L’UD-CGT dénonce « les violences ». Mais le représentant de l’union syndicale multi-professionnelle CGT [1] les prend à contrepied : « Il y a un malaise dans le pays. Ça ne peut que grandir quand on répond par la force brute et le mépris. » Le 2 février, quatre interpellés passent en comparution immédiate. Le procureur parle de « scènes de guerre civile ». Résultat : deux fois quatre mois et deux fois trois mois de prison ferme.

Au même moment, les salariés de la Navale votent le blocus des chantiers contre l’avis des syndicats, dont celui du délégué CGT, qui appelle à « faire des consensus ». Ceci, et le fait qu’un des inculpés est un adhérent, fait que l’UD-CGT finit par condamner cette « justice répressive d’un État policier ». À l’initiative de quelques individus soucieux de ne pas abandonner les « casseurs » à la broyeuse judiciaire, un Comité de défense des libertés (Codelib) se constitue et convoque une manif. Même le PS, oubliant sa vindicte contre les « énergumènes », s’y rallie. Ses pontes défileront sous une sono braillant « Ni juges ni prisons n’arrêteront nos rébellions »… Hétéroclite, le Codelib se voit traversé par de houleuses polémiques, où s’entrechoquent les concepts de légalité républicaine, syndicalisme responsable et nécessaire radicalisation des luttes.
Le 19 mars, le parcours syndical évite soigneusement la sous-préfecture. Peine perdue : à l’issue de la manif, qui rassemble 20 000 personnes, plusieurs centaines d’énervés se dirigent vers le bâtiment officiel pour en découdre. Les affrontements durent trois heures et plusieurs cars de police brûlent. Dix-sept personnes sont interpellées, pour la plupart des paumés ou des égarés. Le 20 mars, huit des incarcérés passent en comparution immédiate. La mise en scène est pitoyable. Le premier à comparaître est un homme qui sait dire pourquoi il se trouvait là : « J’étais en colère. » Dans la foulée, un alcoolo bégaie qu’il a eu un « trou noir ». Puis un autre admet avoir « un problème avec l’alcool »… Le réquisitoire du procureur, qui les traite de «  voyous » venus « s’amuser à casser du policier », « incapables d’articuler une revendication quelconque » (ce qui est malheureusement assez vrai, une des pauvretés des pauvres étant d’être pauvres en mots pour nommer les méfaits qu’ils subissent). « Sauf celui-ci », rugit le proc en désignant le gaillard qui a osé ne pas faire profil bas, dépeint comme un « meneur ». Puis, en guise de conclusion, il qualifie leurs actes de « sabotage du mouvement populaire »… Grossière manipulation qui convainc une presse convaincue d’avance et touche le Codelib de plein fouet, car il y a parmi ses membres des êtres raisonnables qui ne veulent pas soutenir des « émeutiers ». Certains, au contraire, voient en ces derniers l’expression d’une rage légitime. D’autres, même s’ils pensent qu’on n’est pas à l’abri de provocations policières visant à séparer les plus révoltés de la foule des processionnaires et ainsi couper court à une dynamique de convergence des conflits, argumentent qu’on ne peut laisser tomber les « casseurs » : « Ils sont des nôtres. » Cette troisième tendance fait tout pour éviter l’éclatement du comité, non seulement dans un souci d’efficacité, mais aussi pour que le débat ne se replie pas dans les cercles affinitaires et continue à occuper la place publique. Fin mars, lors d’une rencontre de CQFD avec ses lecteurs, la conversation dériva sur ce sujet. Au final, même les adeptes de la non-violence reconnaissaient que la vraie casse, c’est le pouvoir qui l’opère, et que face à son arrogance la réponse du mouvement social doit se faire à la fois lucide et énergique.

À cet égard, l’alliance des trois sections FO, CGT, CFDT de la centrale EDF de Cordemais, près de Saint-Nazaire, a le mérite de recentrer le débat là où ça pourrait faire mal. Elle déclare qu’« il est clair que ce n’est pas une nouvelle manifestation qui fera changer l’orientation du gouvernement » et prône « un appel unitaire à la grève interprofessionnelle illimitée jusqu’à satisfaction des revendications, comme l’a fait le collectif LKP en Guadeloupe ».

Article publié dans CQFD n°66, avril 2009.


[1] Instance atypique, spécifique à Saint-Nazaire.





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