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CQFD N°066


CHRONIQUE DE GUERRE

CLOAQUE À SANS-PAP

Mis à jour le :16 avril 2009. Auteur : François Maliet.


Monsieur M. hurle sur son fils depuis le fond de son plumard déglingué. « Où ils sont mes papiers ? C’est toi qui les as pris, je le sais, tu es un menteur ! », fulmine l’ancien. Quand enfin il remet la main sur ses documents officiels – banque, sécu, retraite –, preuves écrites de son histoire, il s’excuse : « Je m’énerve, mais vous avez vu notre situation ? »

Annick, de l’association Article 13, avait prévenu : « J’en ai vu des squats, mais alors là… » Monsieur M., 65 ans, et son fils Mourad [1], 22 ans, occupent un garage dans une arrière-cour marseillaise depuis bientôt deux ans. À deux pas de là, fraîchement incrustées sur une artère haussmannienne symbole de la réappropriation urbaine en cours, les enseignes Célio et VertBaudet ont pignon sur rue. A contrario, dans le garage, on n’ouvre pas les volets pour ne pas se faire repérer. Et puis, il n’y a pas de fenêtre. Des fils électriques pendent du plafond et des mauvais néons éclairent un invraisemblable bric-à-brac. Surnagent au sein du foutoir le matelas du fils squatté par son chien, un frigo et une étagère supportant la télé. Derrière une cloison noircie descendant jusqu’à mi-hauteur, le lit du père est encastré dans le barda. Il y est allongé tout habillé, un bonnet vissé sur le crâne, un pied emmailloté dans un énorme pansement. Diabétique, il sort de deux mois d’hospitalisation. Comme souvent à Marseille, les cafards te font savoir qu’ils sont ici chez eux. Mais plus incongru est le bruit provenant de derrière le frigo, le genre de remue-ménage que peut faire un gros rongeur… « Pour le pansement, un taxi vient me chercher et on me le refait à l’hôpital », précise monsieur M.

Auparavant, ils squattaient un appartement donnant sur cette même arrière-cour. Mais, réhabilitation oblige, ils s’en sont fait expulser sans ménagement. Mourad se souvient : « Ils sont venus à plusieurs, c’était la police… Enfin, ils ont dit que c’était la police, et ont mis toutes nos affaires dehors. Pendant quelques jours, on a vécu dans la cour. Le matin, je faisais ma toilette au lycée. » Où il a aussi décroché un CAP de menuiserie. Le père poursuit : « Ensuite, on s’est installés ici.Mais ma femme et ma fille ont préféré rentrer au pays. » « Je suis content qu’elles ne soient pas là à galérer avec nous… », soupire Mourad. Le proprio du pâté de maisons est un groupe immobilier, et ses employés « viennent de temps en temps prendre des mesures et nous dire qu’il faut partir car ils vont faire des travaux ». Le coup du chantier, on le leur a déjà fait : depuis sa dévitalisation, l’appartement qu’ils occupaient n’a pas vu la moindre truelle. « Parfois, un gardien passe. Il voulait nous faire payer une “assurance”, on a dit non. Depuis, il dit qu’on le met dans la merde si on reste là… »

Difficile d’être plus dans le cambouis que le père et le fils qui, pour couronner le tout, sont sans papiers. « Je ne sors pas par peur des contrôles, dit Mourad. Mais le problème, en restant ici, c’est que j’ai peur. » Maintenant assis sur son lit, monsieur M. s’exaspère : « Je suis algérien mais français quand même, je suis né sous le drapeau français  ! » Il a travaillé ici dans les années soixante et soixante-dix, notamment à la centrale nucléaire de Gravelines,mais a eu le malheur de retourner en Algérie de 1980 à 1998. « Je suis en France depuis dix ans, deux mois et vingt-six jours et j’ai rendez-vous à la préfecture début avril. Mais je sais comment ils sont, ils s’en foutent, eux ! » Ce qui est loin d’être faux.

Article publié dans CQFD n°66, avril 2009.


[1] Le prénom a été modifié.





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