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CQFD N°066


QUE FAIRE DE TOUTES CES RESSOURCES HUMAINES SANS RESSOURCES ?

MARCHÉ DU TRAVAIL : L’INFRA-SALAIRE DE LA PEUR

Mis à jour le :16 avril 2009. Auteur : Gilles Lucas, Julien DUBOIS, Mickaël Correia.
CHAGRIN : COMMENT FAIRE PLIER L’EMPLOYÉ
Par Gilles LUCAS
Alors que la nouvelle vague du chômage de masse menace de balayer toutes les manipulations statistiques du gouvernement, CQFD, le journal des chômeurs heureux mais pas contents, fait le point sur un marché du travail et une gestion des ressources humaines en plein naufrage.

POUR RÉGULARISER sa situation, un demandeur d’emploi apporte des documents aux ex-Assedic.Mais ce jour-là, c’est fermé. Le tout nouveau Pôle emploi étant tout proche, le chômeur s’y rend et s’adresse à l’accueil : “Je vous les laisse pour que vous les leur communiquiez.” Réponse : “Ce n’est pas possible. Ici,c’est le Pôle emploi,on ne prend rien qui est destiné aux Assedic.” Docile, le chômeur revient le lendemain,se rend aux Assedic et retrouve à l’accueil la même personne qui la veille avait refusé de transmettre les documents… » Celle qui raconte,entre plaisanterie et accablement, s’appelle Anaïs [1], agent de l’ex-ANPE. « Loin de faciliter les démarches, la mise en place du numéro 3949 du Pôle emploi aggrave les procédures. Les demandeurs d’emploi font ce numéro, patientent, les appels n’aboutissent pas. Finalement, ils tentent de passer par Internet,dont l’utilisation est apparemment plus simple. Ce qui justifiera l’absence d’embauche de personnels… », ricane Christophe, agent de l’ex-Assedic.

« Le 3949 est un numéro à reconnaissance vocale. Il vaut mieux ne pas avoir d’accent. Quand on écoute le répondeur, on entend des gens s’acharner à correctement prononcer le mot puis, en désespoir de cause, insulter la machine. De plus, la ligne est très souvent occupée. Alors, et c’est complètement aberrant, on conseille aux gens de venir aux Assedic pour appeler l’ANPE, parce que les lignes y sont prioritaires… , ajoute Anaïs. Les gens convoqués sont souvent complètement angoissés. Pour beaucoup, une convocation est une catastrophe. Je connais un demandeur d’emploi qui s’est pris un PV pour excès de vitesse. Quand il est finalement arrivé, il a encore fait la queue dix minutes… Le comble, c’est qu’il n’aurait même pas pu nous téléphoner, puisqu’il faut passer par le fameux 3949. » Elle poursuit : « Lorsqu’un chômeur reçoit un avertissement de radiation, s’il vient pour expliquer sa situation, on le fait attendre, puis on lui dit qu’il doit écrire, et tout ça pour que finalement il reçoive un courrier lui affirmant que son “motif n’est pas recevable”. Il aurait dû fournir des justificatifs officiels ou présenter des motifs répertoriés dans une liste préétablie… » Comique ? Kafkaïen, plutôt. « Quand tu convoques quelqu’un tous les mois pour un entretien de 10 à 20 minutes, pour lequel il a attendu 45 minutes, c’est normal qu’il soit énervé. Surtout quand on sait que les offres d’emplois, déjà rares, ont chuté de 20 à 30 %. »
Christophe : «  Pôle emploi va mettre face aux demandeurs d’emploi des agents Assedic qui ne sont pas du tout formés à ça. Pour être agent ANPE, il y avait deux ans de formation. Pour ceux des Assedic, ils leur font faire deux semaines de stage. » « Les mesures changent tout le temps et cela crée une énorme confusion. C’est d’ailleurs ce qui est recherché. Quelqu’un d’éligible dans telle région ne l’est plus cinquante kilomètres plus loin.Un jour, pour des raisons purement politiques, le gouvernement ordonne “d’ouvrir les vannes” sur telle ou telle mesure, et cela doit avoir immédiatement des effets statistiques. Et puis d’un coup, contre-ordre, il faut tout arrêter alors que l’information continue à circuler. En plus, on a pour consigne de ne pas dire qu’il n’y a pas de budget et de justifier auprès des demandeurs d’emploi leur non-éligibilité. »

Alors, Pôle emploi, un progrès et un gain de performance dans la résolution du chômage ? « Une vaste fumisterie ! », tempête Christophe. Le ressort de cette opération est le perfectionnement, si besoin était, des diverses déclinaisons du mot simulacre. Simulacre politique : la phobie des hausses statistiques impose aux agents de simuler une activité dont ils connaissent l’inutilité, présentant un catalogue de propositions et mesures tout en sachant que les budgets sont exsangues et susceptibles de disparaître au gré des caprices d’un décret ou d’une circulaire. Simulacre juridique : les radiations sont illégales tant que la lettre n’a pas été envoyée en recommandé,la direction tablant sur le fait que 10, 15 ou 50000 procès devant le tribunal administratif ne lui posent pas de problèmes majeurs. Simulacre technique : les difficultés d’accès aux inscriptions téléphoniques et la durée d’attente pour accéder aux rendez-vous obligatoires permettent de temporiser l’entrée de nouveaux chômeurs et d’atténuer les courbes statistiques. Simulacre humain : les agents sont confinés dans un rôle de contrôle pendant que « l’accompagnement vers l’emploi » va être confié de plus en plus à des boîtes d’intérim ; le chômeur, lui,doit feindre la docilité face aux offres d’emploi même s’il ne correspond pas au poste. « Ce qui importe, c’est faire du vent,du marketing,des effets d’annonces,de marquer des points dans les médias », décrypte Christophe.

Dans cette fuite en avant qui impose une mystification généralisée où la validité du mensonge de l’un dépend des mensonges des autres, Pôle emploi est la « matrice » d’un ambitieux programme. Son but premier : échouer. Démontrer que la résolution du chômage, qui va devenir massif malgré les combines de chiffrage, ne peut être du ressort du service public. Technocrates et idéologues avaient argumenté des difficultés de l’ANPE et des Assedic, promettant que fondus en une seule structure, Pôle emploi deviendrait enfin performant. Résultat : « Ils disent qu’il faut que tout le monde sache faire tout et n’importe quoi. C’est-à-dire perdre la très relative efficacité qu’il y avait avant.Encore moins d’écoute, juste de la technique et du flicage », se désole un employé de l’ex-ANPE.
Car ce qui se mijote ici est inscrit dans la libéralisation des services publics, la réforme générale des politiques publiques et l’application de la stratégie de Lisbonne. Il leur faut rendre indiscutable la privatisation du marché du travail : ce que devrait confirmer l’incompétence programmée du Pôle emploi. À terme, il ne reviendra à cette structure creuse que la fonction d’être une banque de données des ressources humaines, équipée d’un vaste fichier et gérée par des sociétés privées (financées par l’État et les cotisations salariales et patronales… ). Scénario catastrophe ? Les boîtes d’intérim Adecco, BPI, Vediorbis, pour ne citer qu’elles, sont sur les starting-blocks. D’ores et déjà,des entreprises utilisent les services de cabinetsconseils qui anticipent, en secret, les licenciements à venir dans les trois ou six mois, et en informent les services institutionnels du marché du travail, dont la tâche est d’atténuer le choc statistique à coup de formations extravagantes, de contrats labyrinthes ou plus simplement d’injonctions obscures destinées à épuiser le demandeur d’emploi. « La réforme générale du marché du travail associée à celle des universités et de la formation professionnelle est destinée à tracer en flux tendu la main-d’œuvre, à pratiquer un système de vases communicants imposé sous la menace de “l’offre raisonnable d’emploi” », tranche Christophe. L’avantage n’est pas mince : cette obligation à se soumettre à n’importe quel boulot sous peine de radiation compressera l’échelle des salaires vers le bas.

En août 2008, l’Insee avait annoncé le débarquement de 300 000 chômeurs de plus pour l’année 2009. En deux mois, le chiffre est déjà quasiment atteint. « Le choc du chômage de masse n’en est qu’à ses débuts », prédit Christophe. Et, dorénavant, les millions de chômeurs n’auront plus à prendre d’assaut ici les Assedic et là l’ANPE. Tout l’objet de leur inévitable courroux sera réuni en un seul lieu. C’est l’avantage du guichet unique.

IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’INTÉRIM
Par Julien DUBOIS
Les intérimaires ont été les premiers à trinquer,dès les signes avant-coureurs de la récession. En 2008, près de 140 000 d’entre eux ont perdu leur emploi. Précaires permanents, ils paient depuis des mois un lourd tribut à la crise.

N 1973, l’économiste Guy Caire qualifiait les entreprises d’intérim de « nouveaux marchands d’hommes ». Pas sympa, l’économiste. Trente-six ans plus tard, à en croire le Prisme, syndicat des patrons du secteur, ces entreprises sont devenues un « vecteur important d’insertion professionnelle ». Chapeau ! Bel effort de marketing. Il faut dire que depuis janvier 2005, la loi Borloo autorise ces boîtes à réaliser des placements en CDI et CDD… En septembre de la même année, un accord facilitait les embauches de personnes « en difficultés sociales et professionnelles particulières ». L’intérim a donc vu s’élargir le champ de ses compétences bien au-delà de la gestion des pics d’activité ou du remplacement de salariés absents. Les agences proposent désormais des offres d’emploi en CDD, CDI ou intérim. Et jusqu’à présent, ça marchait du feu de Dieu : ils sont de plus en plus nombreux à vivre en permanence avec le statut précaire d’intérimaire, par choix ou par obligation.

L’intérim comme un travail à plein temps, Hugo, il connaissait. Il bosse dans le bâtiment. À 27 ans, ce Marseillais grand et costaud enchaîne les missions depuis 2002. Pour un salaire tournant autour de 1000 euros, « je bossais toute l’année, cinq jours sur sept ». Mais « en avril de l’année dernière, ça a commencé à se casser la gueule ». Il avait justement choisi de suivre une formation, « afin de stabiliser un peu ma situation ». Il passe le permis « super-lourd » pour bosser dans le transport où « ça embauche, à ce qu’on dit ».
« J’ai eu du travail jusqu’en novembre, depuis, plus rien. » Pour Hugo, comme pour tous les autres en fin de droits Assedic, c’est intenable. Et l’avenir n’est pas rose. « C’est foutu pour 2009 », prédit-il, agacé par les agences qui continuent à afficher des offres caduques en devanture. « C’est du pipeau, y en a plus, du boulot. » Ce matin, il a appelé la sienne, d’agence et, sans surprise, rien. Alors Hugo répond à des annonces sans grande conviction… Et des histoires comme celle-là, de travailleurs qui ne demandent qu’à travailler et qui se retrouvent le bec dans l’eau, les rues en sont pleines.
Le secteur de l’intérim a subi la majorité des destructions d’emplois de l’année 2008. L’activité a fortement chuté à partir d’avril, après une progression infime au premier trimestre. Sur l’année, les emplois en intérim sont passés de 657 000 à 518 000, soit 139 000 postes atomisés (et une baisse de 21% par rapport à 2007), selon l’Insee. Un effondrement bien plus rapide et brutal que dans les autres secteurs. Sur la même période, le secteur des services a créé 59000 postes, tandis que l’industrie en perdait 73000 (soit une baisse de 2,5%). Au total, dans le secteur privé, 141000 emplois sont partis en fumée, dont 98,5% dans l’intérim.

Une enquête menée par la Direction de l’animation, de la recherche,des études et des statistiques (DARES !) estime que 75 % des intérimaires auraient préféré un CDI. Que 80% ont recours à ce type de contrat parce qu’ils « ne trouvent pas mieux », qu’ils « ont besoin d’un revenu rapidement ». Enfin, 87 % des intérimaires jugent que leur type de contrat les empêche de faire des projets à long terme. De toute évidence, une situation idéale pour relancer l’économie par la consommation !

GÉNÉRATION PRÉCAIRE VOLONTAIRE
Par Mickaël CORREIA
Comment dévoyer le service civil volontaire pour en faire un nouveau contrat foireux et gonfler les chiffres de l’emploi des jeunes ? Réponse avec « Génération active », la nouvelle tambouille anticrise du gouvernement.

ARTIN HIRSCH, chargé des jeunes au gouvernement, vient de lancer un plan spécial pour les moins de 25 ans : «  Génération active » (au boulot les boutonneux !) Soit 1,5 milliard d’euros à dispatcher entre l’aide à l’embauche pour les entreprises et le service civil volontaire (SCV). Objectif : 100 000 emplois sur deux ans. Les entreprises pourront donc embaucher des jeunots en alternance pendant deux ans, puis elles auront cinq ans pour rembourser l’avance. Rien de nouveau sous le soleil du libéralisme : des allègements de charges contre un jeune.Notre haut commissaire à la Jeunesse ajoute que ce dispositif permettra aux boîtes de faire face aux nombreux départs en retraite. En VF : un patron pourra vider des vieux (trop coûteux) et les remplacer le temps de se retourner par un jeune moins coûteux (qu’il virera ensuite), avec l’aide financière de l’État.

Deuxième « arme anticrise » du plan « Génération active », le service civil volontaire. C’est ce qui inquiète le plus, notamment dans le monde associatif. Ce type de service civique, dérivé du statut d’objecteur de conscience et élaboré après les émeutes de banlieues de 2005, est encore à l’état expérimental et concerne actuellement à peine moins de 2800 jeunes. Ce statut peut être intéressant pour ceux qui souhaitent s’investir dans une asso tout en étant rémunérés, mais Martin y voit le fer de lance de son plan, en espérant entre 20 000 et 40 000 SCV dès la rentrée 2009. Le SCV est donc détourné de son objectif originel pour devenir un nouveau contrat précaire et un moyen de gonfler les chiffres de l’emploi chez les jeunes.
Et les assos de mettre en garde : comment, techniquement,accueillir dix fois plus de volontaires en quelques mois alors que les bilans des deux premières années du dispositif insistent sur le fait que ce statut reste à améliorer ?
De plus, un SCV c’est seulement 650 euros par mois pour un minimum de 26 heures par semaine –le maximum n’est pas fixé ! «  Au sein de l’association, je suis plus proche des 40 heures par semaine que des 26 », témoigne Nicolas, en SCV depuis cinq mois. Sans compter qu’un SCV ne vaut pas forcément grand-chose sur le marché de l’emploi car il n’est pas véritablement reconnu : «  Le service civil m’aura apporté personnellement beaucoup, mais pas tellement professionnellement, raconte Émilie, 25 ans. Je n’ai pas acquis suffisamment de compétences pour espérer faire une validation d’acquis ou prétendre à un poste qualifié. »

Avec vingt-six heures de turbin minimum par semaine, peu d’étudiants peuvent opter pour un SCV. Par contre, la plupart des jeunes concernés viennent de sortir de fac et galèrent : « Depuis ma licence, je rebondis d’un petit boulot à un autre de manière très précaire, explique Émilie. J’étais en recherche d’emploi au moment où j’ai trouvé cette mission de volontariat. » Et, cerise sur le gâteau, avec un SCV, on ne cotise pas au chômage et on ne peut pas le cumuler avec un autre emploi. Ce statut de « bénévolat rémunéré » [sic], selon le haut commissariat à la Jeunesse, ne permet pas de bénéficier des mêmes droits qu’un étudiant ou un RMIste (moins d’aides de la CAF, par exemple), alors que le djeune en SCV est inscrit à la Caisse primaire d’assurance maladie comme un salarié lambda (bidouille administrative pour gonfler les chiffres de l’emploi).
Bilan : un contrat court, un salaire de merde sans aucun volume horaire fixé, pas de charges ni de cotisations sociales. Orgasme assuré au patronat.

Articles publiés dans CQFD n°66, avril 2009.


[1] Les prénoms ont été changés.





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