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CQFD N°066


CHRONIQUE PÉCORE

LES PONDEUSES DE LA NOUVELLE ÉCONOMIE

Mis à jour le :16 avril 2009. Auteur : Jean-Claude Leyraud.

Lors de la semaine sans pesticides, fin mars, une « Rencontre festive autour de l’agriculture locale et solidaire » s’est déroulée au lycée agricole Pétrarque d’Avignon. Les organisateurs voulaient du bon enfant et du consensuel, ils en ont eu pour leur argent.



BSERVONS TOUT D’ABORD la liste des intervenants : le proviseur du lycée, le vice-président de la chambre d’agriculture, un agronome de l’INRA [1] et des représentants des conseils général et régional, de la mairie d’Avignon. Mais aussi des responsables du réseau AMAP [2], le GRAB et la FAB [3], Nature et Progrès, Longo Maï, des coopératives de producteurs, Solidarité Paysan, Jardins de Cocagne. Sans oublier les artistes. Tout le monde voulait en être. Le but affiché : débattre autour « d’une nouvelle économie de consommation des produits agricoles ».
En attendant le « premier cercle de discussion », on fait le tour des stands alternatifs. Jean-Pierre, de la Conf’, a racheté des poules pondeuses de réforme à un élevage bio industriel. Il explique sa galère : « Elles bouffent sans arrêt, pondent peu et ne veulent jamais sortir. » On ne va pas tarder à constater que les poules ne sont pas les seules à ne plus savoir où elles habitent.

Premier cercle de discussion : « Le lycée agricole et la formation des élèves à la bio. » Un élu FDSEA [4] de la chambre d’agriculture se félicite qu’ « enfin l’enseignement de la bio démarre sérieusement ». Du tac au tac, le proviseur réplique : « Jusqu’à présent, la bio était un sujet tabou et la chambre n’y était pas pour rien. » Le même proviseur, décidément chatouilleux, rétorque à une critique sur l’enseignement purement théorique de la bio, sans champ d’application : « Un lycée agricole a les mêmes contraintes qu’une exploitation agricole, et c’est pas facile de se reconvertir en bio. » La « nouvelle économie », ce n’est pas gagné !

Deuxième cercle de discussion : « La certification biologique ». Les uns regrettent que le nouveau règlement européen, avec l’autorisation d’un soupçon d’OGM par-ci, d’une pincée de pesticide par-là, systématiquement aligné sur le « moins-disant » de chaque pays, nivelle la bio par le bas. Les autres, confondant dialectique et tour de prestidigitation, prétendent démontrer qu’au contraire ce règlement permettra à certains pays (tournez vos regards vers l’Est) de s’améliorer. Il ne reste plus au premier quidam venu qu’à tirer le lapin blanc du chapeau : « Ce règlement européen, en fait, c’est pour favoriser le commerce de la bio. » Tu l’as dit, bouffi ! Mais soumettre la bio aux diktats du big bizness, est-ce là le fin du fin de la « nouvelle économie » ?

Troisième et dernier cercle de discussion : « Des paysans pour manger… Des circuits courts pour quoi faire ? » « À vrai dire, c’est le cœur du sujet de cette rencontre, pour placer les « ambitions » dont nous souhaitions débattre », préviennent les gentils organisateurs. Et on allait voir ce qu’on allait voir. Le vice-président de la chambre et président de la FDSEA Vaucluse est surtout là pour se faire bien voir : il s’essaye avec une onctuosité de chanoine à défendre la bio et les AMAP, lui qui cultive 70 hectares en tout chimique pour l’agro-industrie. Agréablement surpris que personne ne songe à relever ces contradictions, il en rougit d’émotion. Il a tout de même pris la précaution de déléguer un aboyeur de service pour marteler que « la bio et les circuits courts, c’est très bien, à la condition que les paysans puissent en vivre correctement ». Histoire de rappeler que oui, cette « nouvelle économie de consommation des produits agricoles » correspond à une forte demande de la société civile, mais elle ne peut en rien se soustraire aux lois du marché, la seule et indépassable réalité. La stratégie de ces agriculteurs de la FDSEA tient parfois de l’incantation : après avoir tout fait pour freiner l’émergence de cette « nouvelle économie », ils doivent maintenant, sous peine d’être débordés, accompagner le mouvement en espérant en devenir les principaux bénéficiaires.
D’autres interventions ont une teneur bien différente. Ainsi le gars de SolidArles, qui nous parle de cette « épicerie » montée par des associations caritatives avec une quarantaine de producteurs : les prix des fruits et légumes sont calculés en fonction de la situation sociale du consommateur. Si tu es chômeur, tu découvres à la caisse que ta carte d’assuré social et un système de code-barres te permettent de bouffer des fraises et des artichauts pour pas cher. Mais dans la même logique, est-ce que les banquiers paieront les patates au prix du caviar ?

Il y a eu aussi la coopérative Longo Maï qui glisse dans les paniers qu’elle livre une brochure intitulée la Face cachée de la monnaie. Il s’agit de « démystifier la monnaie et d’appeler à changer les termes de la relation entre l’homme et les soi-disant réalités économiques ». Entre qui se contenterait bien d’une « nouvelle économie » et qui ambitionne de « sortir de l’économie », il aurait dû y avoir incompatibilité. Mais l’auditoire, dans sa grande majorité, a totalement approuvé et les uns et les autres… Absence d’esprit critique ?

Dans cette immense circulation de marchandises que nous connaissons, alors que l’usage omniprésent de l’argent fascine, la valeur, c’est-à-dire le rapport de deux quantités, reste invisible. Pourtant n’est-il pas fantastique qu’un panier de légumes vaille quinze litres d’essence ou encore trois heures d’ouvrier agricole ? L’usage de l’argent apparaît même aujourd’hui, c’est le comble, comme l’instrument de l’abolition de la valeur [5]. Dans cette inversion totale de la réalité, notre regard abusé ne rencontre plus que les choses et leur prix. Comment voulez-vous, dans ces conditions, y comprendre quelque chose, se faire une idée, savoir où nous en sommes et où nous allons ?

Article publié dans CQFD n°66, avril 2009.


[1] Institut national de recherche agronomique.

[2] Association pour le maintien d’une agriculture paysanne.

[3] Groupe de recherche en agriculture biologique et Fédération de l’agriculture biologique.

[4] Instance départementale de la FNSEA, le très patronal syndicat agricole majoritaire.

[5] Lisez au moins l’Abrégé du Capital de Karl Marx par Carlo Cafiero, chez Le Chien rouge !





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