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CQFD N°066


RÉSISTANCE DU BAZAR MARSEILLAIS

LE SOLEIL ? OCCUPÉ !

Mis à jour le :16 avril 2009. Auteur : Nicolas Arraitz.

Le 17 mars 2009, soit neuf mois après l’incendie qui a ravagé un tiers du marché du Soleil, les commerçants, fatigués d’attendre un relogement, ont occupé la partie restée intacte. Depuis, malgré la pression policière et le mépris des politiques, ils nettoient et remettent en état dans l’idée de rouvrir les lieux au public. Chronique d’un acte d’autodéfense collective.

ANS UN GRINCEMENT DE TÔLE à vous peler les dents, le rideau de fer du marché du Soleil a été forcé au matin du mardi 17 mars.Une petite foule pénètre dans les lieux avec précaution, émotion, puis laisse exploser sa joie.Les femmes lancent des youyous et tout le monde empoigne balais et bennes à ordures. Rapidement, un nuage de poussière envahit les allées obscures. L’électricité n’a pas encore été rétablie, mais une lumière rasante parvient jusqu’ici à travers le toit éventré de l’aile sinistrée.
Salué par une presse locale et une mairie qui avaient du mal à cacher leur joie (« le plus célèbre souk marseillais n’existe plus », jubilait LaProvence dès le lendemain), l’incendie n’a pourtant détruit qu’un tiers des anciennes écuries qui accueillaient le marché. Et un mur porteur sépare la partie détruite de celle toujours intacte.Déclaré en péril imminent de ruine,le bazar oriental de la Porte d’Aix a peut-être été trop vite enterré.

« Nous occupons en ultime recours, face à l’entêtement illégal du propriétaire et à l’abandon des politiques », explique Abdelhak Abed, président de l’association des commerçants. « La loi SRU oblige le proprio à reloger les victimes d’un sinistre et permet aux autorités de se substituer à lui », ajoute Omar Djellil, de l’asso Présence citoyenne. « Ou alors de faire jouer une mesure contraignante en cas de mauvaise foi évidente, comme ici. » En effet, dix mois après, les décombres n’ont toujours pas été déblayés et l’aile sinistrée est devenue un cloaque puant où les rats sont à la fête. Mais la mairie n’est pas pressée de faire respecter la loi : sur le périmètre Euroméditerranée, elle rêve d’hôtels de luxe et d’appartements de standing, pas d’un marché populaire. Alors, lassés de vendre à la sauvette et à l’intempérie, les commerçants ont décidé d’occuper. Pour mettre la pression, mais aussi pour survivre. Pendant que Georges Dahan, le propriétaire, qui a souscrit une assurance globale un an avant l’incendie, touche plus de 70 000 euros d’indemnisation par mois, les boutiquiers ont, eux, tout perdu. Même la patience.

Depuis le premier jour de ce squattage se réclamant de la désobéissance civile, la police a multiplié les actes d’intimidation. À ceux qui le prévenaient que, de toute façon, s’ils étaient expulsés, ils réoccuperaient le lendemain, un agent répliquait, dès le 17 mars : « Vous voyez mon arme ? Elle contient quatorze balles. Les quatorze premiers d’entre vous qui tenteront de pénétrer à nouveau là-dedans en prendront une. » Ce à quoi il fut répondu : « Vous représentez la loi ? Seulement voilà, ici, la seule loi qui vaille, c’est celle de la jungle ! »
Les échanges de courrier entre le propriétaire (qui promet de rouvrir dans deux ans, quand les baux seront caducs…), Gestion Méditerranée (propriétaire des entrepôts de l’impasse voisine, frappés eux aussi de péril imminent) et les services de sécurité de la mairie sont édifiants : le laxisme des uns et les ronds de jambe des autres en disent long sur l’absence de volonté politique. « La date d’achèvement des travaux [de sécurisation] était prévue pour le 7 novembre. Je vous remercie de me faire savoir où en sont les travaux et de me fixer une nouvelle date », écrit une flegmatique Mme Vergnau, de Gestion Méditerranée, à un très zen M.Tête, architecte de Dahan. Alors que la loi exige que cette sécurisation soit conclue vingt et un jours après le sinistre ! Dans une autre lettre du 14 janvier 2009 : « La date avait été fixée au 15 janvier. Qu’en est-il ? », insiste-t-on mollement… « Suite à notre entretien téléphonique de ce jour, je vous confirme que l’entreprise de maçonnerie a repris son travail le vendredi 16 janvier 2009, et nous a promis de terminer la mise en sécurité du mur mitoyen pour la fin du mois », informe le sieur Dahan. « Je vous tiens au courant de la fin des travaux. » Trop aimable, mais à la mi-avril, rien n’a bougé.

Directement affecté, Blaise Messina ne décolère pas. Artisan plombier dont le logis et l’atelier, sis dans l’impasse mitoyenne, sont sous le coup de l’arrêté de péril, il explique : « Gestion Méditerranée m’a relogé provisoirement, mais mon atelier est toujours fermé. Je survis en honorant mes clients au pied levé. » Arrivé de Tunisie dans les années 60, Blaise se souvient d’une ambiance chaleureuse. « Un vrai petit village ouvrier. Il y avait un tailleur de pierres, un mécanicien, un commerçant en grains… La journée finie, il y avait souvent pétanque et apéro dans la cour. » Petit à petit, les ateliers ont cédé la place à des entrepôts, mais le joyeux va-et-vient s’est perpétué. « Les vendeurs du Soleil se sont trop longtemps laissé faire. Rien n’était aux normes. Quatre WC à l’étage pour 140 commerces. Les lances à incendie hors service. Des extincteurs mis en place seulement en2001. Des sorties de secours encombrées et cadenassées… » Et, bizarrement, le soir de l’incendie, le vigile était « en maladie » et la vidéosurveillance débranchée…
Le 9 avril, les lieux réhabilités aux frais des commerçants ont été présentés à la presse [1] et leur avocat a révélé qu’une enquête au pénal est en cours depuis octobre. C’est que le propriétaire se trimbale quelques casseroles au cul… Redressement fiscal, incendies répétés d’édifices lui appartenant, procès pour escroquerie… Mais ce bon citoyen semble jouir de l’appui indéfectible des autorités locales. Il faut dire que José Allegrini, adjoint au maire délégué à la sécurité (et à ce titre signataire de l’arrêté de péril imminent) a été l’avocat de M.Dahan lors d’un procès pour escroquerie. Procès perdu, précise Me Méjean, l’avocat des commerçants. Marseille, capitale de la culture de l’impunité ?

Article publié dans CQFD n°66, avril 2009.


[1] La Provence n’a pas jugé bon de « couvrir » cette conférence, préférant s’attarder sur une descente des services d’hygiène chez un boucher halal accusé de vendre de la viande avariée…





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