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CQFD N°068


COMMUNICATION ET RÉGULATION SOCIALES DANS LES QUARTIERS DE SÃO PAULO

LE CODE DE LA JUNGLE

Mis à jour le :15 juin 2009. Auteur : Guy David.
MAFIA, LA LANGUE BIEN PENDUE
Depuis Thomas Hobbes, nous savons que l’État nous a extirpés de « la guerre de tous contre tous »… Hors lui, point de salut. Les médias ne nous rappellent-ils pas régulièrement que, dans les territoires abandonnés par la République, règnent la barbarie et le non-droit ? En 2006, à São Paulo (Brésil), les commissariats ont été attaqués à l’arme de guerre. Une sombre organisation criminelle dénommée Premier Commando de la capitale (PCC), créée dans une prison en 1993, déclarait la guerre à l’État.
Daniel Veloso Hirata, chercheur à l’université de São Paulo, réalise une ethnographie dans un quartier chaud de la ville. Il travaille plus spécifiquement sur les différentes formes de débrouille qui prospèrent dans les méandres de l’économie informelle et/ou illégale. À travers ses recherches, il met en lumière la construction de règles et de codes en dehors de la sphère étatique. Et il a découvert le « débat », un dispositif de régulation des conflits mis en place il y a quelques années. Un seul hic : c’est une création du PCC…

U’EST-CE QUE le Premier Commando de la capitale (PCC) ?
Daniel Veloso Hirata : Le PCC s’est formé en 1993 : l’État brésilien laissant les prisons quasiment à l’abandon, les prisonniers s’y sont organisés eux-mêmes. Il s’y déroulait des guerres très violentes entre petits groupes des différents quartiers. Dès sa création, le PCC a limité cette violence. Selon moi, à ce moment-là, c’était moins une organisation criminelle qu’une organisation de prisonniers pour « s’auto-administrer ». Pendant dix ans, le PCC s’est développé dans de nombreuses prisons de l’État de São Paulo et a mis en place un code de conduite. En 2001, il a fomenté une grande rébellion à l’échelle de tout l’État. C’était très organisé, presque toutes les prisons étaient synchronisées. Ce mouvement revendicatif souhaitait rendre publics les problèmes existant à l’intérieur depuis dix ans. Mais ce n’est pas comme ça que la rébellion a été perçue. Elle a été cataloguée comme démonstration de force d’une organisation criminelle. À partir de là, l’État a tenté de reprendre le contrôle des prisons sans pour autant y parvenir. Le PCC a grandi et a développé ses activités à l’extérieur.

Est-ce à ce moment-là que tu vois apparaître le PCC dans les quartiers où tu travailles ?
Je travaille sur le terrain depuis presque huit ans. Au début des années 2000, je me suis aperçu qu’il se passait quelque chose dans les quartiers. Les gens parlaient d’une espèce d’organisation qui gérait le trafic de drogue mais aussi les transports clandestins, le commerce des biens de contrefaçon… Les chercheurs ne croyaient pas à son existence, à cette époque-là. Ils disaient que c’était une légende urbaine. Et puis, en 2006, il y a des émeutes très violentes fomentées par le PCC, qui a mobilisé dans les prisons, mais aussi en dehors. Ils ont pris d’assaut la ville de São Paulo, attaqué la police, les matons et tous les représentants de l’État, ce pendant plusieurs semaines. Ils ont enlevé une journaliste de TV Globo, une chaîne de télé très importante au Brésil, et négocié sa libération contre la diffusion nationale d’un communiqué. Ce qui a été fait, et l’on a vu une personne cagoulée lire les revendications politiques du PCC. Depuis, s’est engagée une lutte continue de l’État contre le PCC, dans les quartiers et dans les prisons.

Il y a une lutte très violente entre l’État et le PCC, mais ce dernier aurait inventé un mode de régulation des conflits : le « débat ». Qu’est-ce que c’est ?
Les « débats » ont vu le jour dans les prisons, sous la forme d’une espèce de duel, parfois verbal, parfois physique. À Carandiru, par exemple, la plus grande prison de l’État de SãoPaulo, tous les débats ont lieu dans ce qu’ils appellent la « 10e rue ». Tous les types de litige entre prisonniers sont débattus dans cet espace : les disputes antérieures à l’incarcération, les disputes à l’intérieur… Avant, c’était assez violent. Mais sous l’influence du PCC, l’échange est devenu plus verbal que physique. Et puis, à partir du moment où le PCC a développé son action en dehors des prisons, ce mode de résolution des conflits est apparu dans les quartiers populaires, il s’est instauré dans l’économie informelle et dans l’économie illégale, et pas seulement pour les membres de l’organisation. Cela peut être interprété comme la tyrannie d’une mafia,mais ce n’est pas que ça. Les membres du PCC peuvent également être mis en « débat », et être condamnés.

Est-ce l’équivalent d’un tribunal, avec un juge, une échelle de peine… ?
Ce n’est pas la forme traditionnelle d’un tribunal, avec deux parties qui sont en litige et le juge qui est la figure neutre. Ce sont plutôt plusieurs personnes qui parlent en même temps. Bien sûr, la force de la parole varie en fonction de la position occupée au sein du PCC ou dans le quartier. Les gens débattent du litige et, après, il y a des punitions. Il n’y a pas un code écrit et des règles universelles, c’est un code situationnel : la punition la plus juste est évaluée, au cas par cas. Tout peut être objet de « débat ». L’histoire que je vais raconter s’est déroulée chez les trafiquants, mais cela arrive aussi dans l’économie informelle, le marché de la contrefaçon, les associations de quartier, les problèmes avec des politiciens… Donc, quelqu’un lié au PCC vend une certaine quantité de cocaïne à une personne qui ne paie pas. Après quoi, le vendeur est vu dans la voiture de la mère de son débiteur ! La population du quartier est choquée parce que ça déroge au code de conduite qui stipule que la famille doit être préservée. Les habitants ont alors convoqué un « débat », où le vendeur a expliqué que ce n’était pas une extorsion, que c’était la propre mère de son débiteur qui avait offert la voiture pour mettre un terme au conflit. Il n’avait pas forcé cette dame à donner son bien. Mais il a,malgré tout, été contraint à rendre le véhicule et la dette a été annulée. C’est une histoire assez sympathique, il y en a d’autres plus dramatiques.

Retrouve-t-on le « débat » dans des activités légales ?
Oui. Au Brésil, il y a une vision partagée non seulement par les trafiquants de drogue, mais aussi par les habitants des quartiers, de la police et de l’État. Les gens sont très méfiants vis-à-vis des institutions. Pour eux, l’État est injuste, la justice est injuste et la police est raciste et violente. Ils font beaucoup plus confiance aux habitants du quartier. Ceux qui participent aux « débats » sont des voisins, des gens que tout le monde connaît. Je pense que cette situation est la conséquence du comportement de l’État, de son absence dans les prisons, de la répression, de son attitude agressive contre les populations les plus pauvres. Il y a une multitude de questions à se poser, dont : quels sont les rapports entre l’État et les plus pauvres ? Le PCC est né de cette situation, de la politique d’abandon et de répression. Au Brésil, la gauche et la droite ont la même perspective : la création d’un ennemi intérieur, la criminalité organisée. Une criminalité qui occupe l’espace et justifie les répressions les plus dures.

Les quartiers qui pratiquent le « débat » sont-ils pour autant sous la coupe du PCC ?
Dans les quartiers, tout le monde est armé, et même le PCC n’est pas capable de prendre le contrôle. Ce ne sont pas des gens extérieurs aux quartiers qui imposent des règles, des normes et une structure de commandement. Ce sont des habitants qui organisaient déjà la vie du quartier et qui se disent : « Pourquoi ne pas rejoindre le PCC ? » Cette organisation s’étoffe plus par l’incorporation de nouveaux venus que par la menace. C’est un processus d’incorporation lent et graduel qui naît de la décision des habitants. Si, dans un quartier, un groupe ne veut pas en faire partie, le PCC ne va pas l’affronter. Dans la deuxième moitié des années 80 et au début des années 90, le taux d’homicides à SãoPaulo a énormément augmenté. En 1996, le taux d’homicides pour 100000 habitants était de 0,7 en France, de 30 au Brésil et de 60 à SãoPaulo.Et dans le quartier où je travaille,c’était 200 ! Mais après l’apparition du PCC, ce taux a considérablement baissé. Les gens des quartiers se rendent compte qu’il y a moins de tués,que la violence est plus « organisée ». Le processus de pacification que l’État était incapable de réaliser, c’est le PCC qui le mène, dans la prison comme à l’extérieur.

Les conflits de voisinages passent-ils aussi par les « débats » ?
Tous les conflits passent par là. Les petites embrouilles, les jeunes qui font la fête tard le soir, écoutent de la musique trop fort, volent les voisins, fument la marijuana devant les enfants… Mais aussi les disputes entre mari et femme, etc. Les petits problèmes de quartier sont démêlés localement,mais les plus graves arrivent aux oreilles du PCC. Quand il y a un mort, par exemple, la forme du « débat » est élargie. Dans les prisons, ils se rejoignent dans la « rue » avec plusieurs portables et le « débat » a lieu avec des gens audehors, ainsi qu’avec des prisonniers d’autres quartiers. Plusieurs personnes de différents lieux se mettent en relation. Ils font comme une conférence avec les portables et ça peut durer un jour, deux jours… Ainsi, il est possible d’entendre tous les témoins.
Parfois, quand il y a un litige entre des gens de deux quartiers voisins et qu’ils ne réussissent plus à se parler, des arbitres d’un autre quartier, qui ne sont amis ni des uns ni des autres, organisent le « débat ». Ainsi, c’est plus neutre.

Est-ce que les militants associatifs des quartiers s’opposent aux membres du PCC, ou intègrent-ils les « débats » ?
Ils s’y intègrent parfois, mais pas officiellement… Par exemple, dans le quartier où je travaille, il y avait un étudiant du lycée qui avait frappé une prof. Ce jeune était dans le trafic de drogue. La directrice de l’école a convoqué un « débat » et le jeune a été expulsé du quartier. Pourtant on ne peut pas dire que l’école fasse partie du PCC, ni la directrice ! Mais elle sait que si elle appelle la police, ou s’adresse à la justice, elle n’obtiendra rien. Elle est responsable de l’ordre dans l’école, donc elle doit faire quelque chose. Les médias font des amalgames,mais en réalité il s’agit d’un dispositif mis en place pour contrôler la violence. Qui en fait partie ? Je ne sais pas, c’est difficile à dire. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne devient pas automatiquement membre du PCC parce qu’on participe à un « débat ».

Est-ce que cette forme d’organisation, née dans la sphère criminelle, peut devenir une forme de résistance des classes populaires ?
Oui, on peut sans doute dire ça. Je pense que c’est une forme d’organisation de la population des quartiers contre la violence d’État. Si c’est conçu comme une forme de résistance ou pas, je ne sais pas. C’est encore récent, il est difficile de la qualifier de façon claire. Le PCC est une organisation qui fait du trafic de drogue. Son activité criminelle fait qu’il est difficile d’en parler comme un mouvement social ou politique. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’au sein de cette organisation criminelle, il y a la mise en place d’un ordre qui engendre une pacification, dans les prisons comme à l’extérieur.
Pour le reste, c’est difficile à dire, et ce que je raconte n’est pas consensuel au Brésil. Le PCC est considéré comme une organisation qu’il faut combattre. Il n’y a aucune reconnaissance des « débats ». Lors des événements de 2006, les classes moyennes du centre-ville de SãoPaulo, qui est une ville énormément ségréguée, ont senti la violence. Pour eux, ce qui se passe dans les banlieues est incompréhensible. Il nous faut examiner ce type d’invention en mettant de côté les stéréotypes que l’on peut avoir sur ce mode d’organisation. On y discernera alors un processus social intéressant,mais dont on ne connaît pas le devenir.

Article paru dans CQFD N°68 de juin 2009.






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