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CQFD N°067


FREE-LANCE ET COMPAGNIE

CELLES QUI VOULAIENT TRAVAILLER MOINS

Mis à jour le :15 mai 2009. Auteur : Claire gaborel.

Auto-tamponneuses ? Non, auto-entrepreneuses ! Free-lance, « micro » ou « auto-entreprise » : des pseudo-statuts tentants pour de jeunes mères qui veulent lever le pied. Elles sont nombreuses à s’y casser les dents, avec les encouragements de l’État. Témoignages.

E SIEUR NOVELLI [1] est ravi du succès du nouveau régime de l’« auto-entrepreneur », lancé le 1er janvier dernier et auquel ont souscrit plus de 125000 personnes. Des gens qui créent leur propre emploi, font baisser les statistiques du chômage et ne sont plus des salariés susceptibles de tomber entre les griffes des syndicats, quelle aubaine ! Voici donc venue la mode de la micro-entreprise, de la prestation de services pour l’avant-veille et du télétravail pour pas cher.

Nés avec la crise, les trentenaires d’aujourd’hui ont tôt compris qu’il n’y aurait pas de boulot pour eux, ou alors au rabais, en particulier pour les femmes. Muriel, Cathy, Laurence et Sophie ont suivi, à partir de là, des trajectoires diverses. Respectivement diplômée des Arts appliqués, couturière, titulaire d’une maîtrise d’histoire de l’art et sociologue, elles ont occupé des postes plus ou moins adaptés à leurs espérances. Muriel connut de beaux jours salariés dans le design textile. Cathy fut responsable d’une boutique de prêt-àporter. Laurence devint, après avoir enduré deux emplois-jeunes [2], assistante d’édition. Sophie, enfin, exerça avec enthousiasme au sein d’un cabinet de recherche et d’études en sciences sociales. Puis, au tournant de la trentaine, ces donzelles changent de cap – professionnel, géographique –, parce qu’on n’a qu’une vie et que celle-ci, tant qu’à faire, elles la voudraient belle. Des amours et un enfant plus tard, les voici designer free-lance en mal de clients, masseuse à domicile obligée de décharger à l’aube des palettes dans une grande surface, correctrice d’édition indépendante gagnant trois cacahouètes et sociologue vivotant en portage salarial.

À l’heure où les salariés se font de plus en plus presser le citron, ces jeunes femmes n’ont eu d’autre choix, pour voir un peu leurs bambins et continuer à travailler dans le secteur qu’elles avaient choisi, que de changer de statut et d’installer leur bureau à la maison. « Impossible de passer à temps partiel dans ma boîte de l’époque, se souvient Laurence, on m’aurait demandé d’effectuer le même volume de travail de toute façon. »
Aujourd’hui, Laurence et ses amies font un constat plutôt amer. « Notre point commun, avoue Sophie, c’est d’avoir cherché à gagner en souplesse et en qualité de vie pour notre vie de famille. Mais avec le recul, on s’est bien fait piéger… On a régressé aussi bien sur le plan de l’intérêt du travail que sur celui de la rémunération. » « En fait, pour travailler un peu moins, on a été obligées de se brader », résume Cathy, qui,enceinte, met en rayon dans un supermarché près d’Aix pour compléter les maigres revenus tirés de ses massages. Muriel n’est pas en reste, estimant que, « avec le freelance, on est en bout de chaîne, traités comme le dernier des prestataires, et sans filet ». « En plus, reprend Sophie, on se retrouve souvent à travailler tout en s’occupant des enfants à la maison, soit pour des problèmes de garde, soit parce qu’on bosse aussi le week-end, et tout ça pour pas cher et payé très en retard, jusqu’à six mois quand je corrigeais des copies pour la fac… »

Collectivement, dans le secteur de l’édition, par exemple, le statut freelance a favorisé la déréglementation du travail. « Autrefois, explique Laurence, les correcteurs étaient salariés. Maintenant que tout le monde se met à son compte, s’improvisant plus ou moins dans la correction, les éditeurs paient des free-lances à la tâche. Tu parles d’un progrès ! Ils imposent des paiements illégaux en droits d’auteur ou même en honoraires, sans charges ni cotisations, avec des tarifs toujours plus bas. »

Quatre exemples, quatre « statuts » différents : portage salarial, micro-entreprise, indépendante inscrite à la Maison des artistes et auto-entrepreneur. Enfin presque : Laurence, après un an de prospection et de travaux ponctuels sous-payés, était tentée par cette nouvelle formule. « J’ai d’abord pensé que c’était la solution mais, contrairement à ce que beaucoup croient, ce régime est intéressant uniquement pour les revenus complémentaires, pas pour l’activité principale. » Le problème, c’est que l’État, via notamment la publicité du régime de l’« autoentrepreneur », le Pôle Emploi etc., encourage vivement les chômeurs ou les salariés souhaitant se reconvertir à se mettre à leur compte, avec des cotisations minimales et donc des droits qui le sont tout autant. Devenir précaire et pauvre, avec des enfants à élever, quelle bonne idée !

Si aujourd’hui nos quatre courageuses peuvent compter sur leurs compagnons pour boucler les fins de mois et s’y retrouvent en termes d’adaptation aux aléas du quotidien, elles énumèrent avec lassitude les rôles qu’elles ont à jouer en tant que « mère travaillant au foyer » : infirmière, cantinière, femme de ménage, secrétaire, administratrice, commerciale, comptable, plus leur vrai boulot ! Résultat : tandis que Sophie et Cathy font un deuxième bambin, Muriel et Laurence, elles,retournent à la case départ et cherchent à nouveau un emploi salarié. C’était bien la peine !

Article publié dans CQFD n°67, mai 2009.


[1] Secrétaire d’État chargé du commerce, de l’artisanat, des petites et moyennes entreprises, du tourisme et des services.

[2] Le responsable des emplois-jeunes de la Direction départementale du travail à Marseille lui fit d’ailleurs promettre, pour signer un deuxième mirifique contrat,de ne pas tomber enceinte pendant les cinq années suivantes…





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