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CQFD N°067


MÉTALLOS DE MARSEILLE

LE DIABLE AU PORT

Mis à jour le :15 mai 2009. Auteur : Gilles Lucas.

Air connu : les prédateurs économiques sont des humanistes et leurs victimes sont responsables de leur sort. Et quand ces dernières se rebiffent, comme les « Cats » ou les « Contis », on les traite en quasi-terroristes.Illustration à Marseille lors de l’occupation de l’Union naval Marseille (UNM).

UJOURD’HUI NOUS AVONS DES INCONSCIENTS qui veulent tuer le port de Marseille. En plus ils sont lâches parce qu’ils agissent cagoulés… […] Moi je dis au gouvernement,allez plus loin, s’il faut fermer le port, […] qu’on le ferme quarante- cinq jours et qu’on soit débarrassé de ce choléra », avait craché, le 7mars devant les micros de France 3, la déléguée au tourisme de la mairie de Marseille et députée européenne UMP Dominique Vlasto. Décryptage, donc, de la déjection verbale de madame la députée :

« Tuer le port » ? La réforme portuaire de juillet 2008 se proposait de mettre fin aux statuts d’un grand nombre de salariés et d’ouvrir les portes à la privatisation et à la sous-traitance étrangère, venue de Pologne et du Portugal, souspayée et corvéable. « Il n’y a que les locaux et le matériel qui les intéressent. Les travailleurs actuels, ils veulent les liquider », dit un métallo de l’Union naval Marseille (UNM). « Ils » ? Le clan regroupant l’union patronale locale, de gros entrepreneurs privés et des repreneurs qui, à coups de millions d’euros et d’entregent, accaparent progressivement l’activité portuaire. Trois jours après que la Vlasto a ainsi déversé sa haine, le tribunal de commerce, comme une confirmation, décidait la liquidation judiciaire de l’UNM, dernière entreprise de réparation navale sur le site : le licenciement des 130 salariés entraînant celui de 400 autres employés sous-traitants.

Jérôme, chef d’équipe mécanicien, montre un grand bâtiment blanc. Sur chaque fenêtre une affiche de la CGT : « Le 28 février, on a vu les dirigeants remplir précipitamment leurs voitures et disparaître. Depuis, l’immeuble est vide. » Cela faisait plus d’un mois que l’ambiance s’était méchamment dégradée dans la boîte : depuis début janvier où six métallos avaient été licenciés après avoir fait grève en signe de protestation contre la présence d’un sous-traitant devenu responsable de la sécurité. L’arrêt de travail de quarante-deux de leurs collègues solidaires avait conduit la direction à ouvrir un simulacre de négociations au goût d’ultimatum :accès total et sans condition de la sous-traitance, obligation de dépôt de préavis de grève. « Ils voulaient nous tordre », dit Jérôme. Provocation ? Quelques jours plus tard, l’entreprise déclare connaître d’importantes difficultés financières. La machine est lancée. Tables rondes, intercessions du Grand port maritime de Marseille [ex-port autonome], ponctuées de vives réactions des salariés. Résultat : le 10 mars, le tribunal de commerce de Marseille prononce la liquidation judiciaire de l’UNM alors que des salariés bloquent depuis trois jours le navire mixte Girolata dans le port et le ferry Le Corse sur le chantier.

« Lâches et cagoulés ! », aura vociféré la courageuse déléguée au tourisme. Mais en fait de masques et de dissimulations, c’est à l’entrepreneur que revient la palme. En 2006, l’Espagnol Boluda reprend l’UNM. Dans un premier temps, il multiplie les mesures que les salariés jugent vite comme une tentative d’acheter la « paix sociale » : augmentations des délégués du personnel et du nombre d’heures supplémentaires. Les multiples tentatives d’introduire de la sous-traitance, comme le pratique l’entreprise à Barcelone en employant des ouvriers pakistanais ou indiens embauchés au gré des chantiers, ça passent mal. Boluda fait alors machine arrière et s’engage secrètement dans un processus de destruction de l’entreprise. Dès octobre 2008, plusieurs mois donc avant la grève de janvier 2009, l’UNM avait cessé de payer ses fournisseurs alors que « les carnets de commandes étaient pleins jusqu’en 2011 », explique Jérôme. Sur ce coup, la crise n’y est pour rien ! « En Méditerranée, il n’y a que deux sites qui disposent de formes de radoub suffisamment grandes pour accueillir des navires nouvelle génération : Palerme et Marseille. Ils ont besoin de ce site », affirme Olivier, délégué CGT, syndicat accusé d’être responsable de la supposée perte de confiance des armateurs. Bonus pour l’entreprise  : le coût global des indemnités de licenciements est modéré par la faible ancienneté des salariés actuels,car depuis 2002, 80% du personnel a été renouvelé dans le cadre des mesures prises en faveur des métallos ayant longtemps été exposés à l’amiante. Et pour comble, « on a appris qu’en fait Boluda n’était pas le patron de la boîte. Le véritable propriétaire, Union Naval Europe B.V., dont personne n’avait entendu parler, est une société hollandaise qui ne dispose que d’une boîte postale à Amsterdam. Elle a été retirée dès la fin février. L’obligation de réindustrialisation du site et de reclassement pour les licenciés, comme l’impose la loi, est donc complètement zappée », nous explique Jérôme [1].

« Supprimer le choléra ! », vitupère aussi la martyre de la cause patronale soutenue par l’ordre et la loi ! Le 29 avril, neuf métallos sont convoqués au commissariat central de l’Évêché pour « s’expliquer sur une série de dégradations commises sur le port » une dizaine de jours auparavant. Sept heures de garde à vue avec prélèvements ADN, relevés d’empreintes et photographies. Le lendemain, rebelote, trois autres métallos sont à leur tour pris en otage par la police. « C’en était trop, on a bloqué toutes les portes du port. Les premiers étaient sortis à 4 heures, ceux-là sont sortis à midi. Si tout le monde pouvait faire comme ça… Et si tout se réglait collectivement, on avancerait plus vite, non ? », analyse Jérôme qui, avec les autres gars, occupe les locaux de l’entreprise jusqu’à ce « que tout le monde ait repris le travail ». Il propose : « Un café ? Il est excellent, avec cette cafetière dernier cri. On l’a récupérée dans le bureau du directeur… » Pendant qu’avec ses collègues, il sourit à pleines dents. Alors, madame la députée, le choléra ? La rage, plutôt.

Article publié dans CQFD n°67, mai 2009.


[1] Si l’entreprise emploie plus de 1000 salariés en Europe.





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