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CQFD N°005


CHRONIQUE DE GUERRE

MARIAGE PERTURBÉ

Mis à jour le :15 octobre 2003. Auteur : Jean-Philippe Turpin.


Des massacres d’Arméniens avaient eu lieu le 29 février 1988, à Soumgaït, tout près de Bakou en Azerbaïdjan. À partir de ce jour-là, par peur ou de force, plusieurs centaines de milliers de personnes quittaient l’Arménie et l’Azerbaïdjan dans les deux sens, chacune des parties en présence parlant de « pogroms ». Tout ça pour le Haut Karabakh, montagne pétrolière azérie peuplée en majorité d’Arméniens : deux peuples se bouffant le nez pour des intérêts géostratégiques qui les dépassent. Je n’avais pas prévu cela en 1980, moi, Azéri, en me mariant avec Chouchan, Arménienne. Lorque nous étions enfants et voisins à Bakou, il n’y avait pas de problèmes entre les deux communautés. Mais là, on assistait à des actions armées que les Azerbaïdjanais qualifiaient de « terrorisme » et les Arméniens de « résistance ». Même ma famille me poussait à divorcer et à chasser ma femme de chez moi. Pour la famille, j’ai pu gérer, pour mon employeur ça a été plus difficile : licenciement sec.

Après nous avoir défoncé la porte, puis la tronche, ils ont incendié notre maison.

Après nous avoir défoncé la porte, puis la tronche, ils ont incendié notre maison. Notre guerre, dans vos journaux, c’était des compte-rendus d’opérations de guérilla. Dans ma vie, cela s’est traduit par l’intrusion de vingt furieux chez moi. Après nous avoir défoncé la porte, puis la tronche, ils ont incendié notre maison en chantant qu’il fallait tuer tous les Arméniens. Ma femme et l’un de mes fils ont pu se sauver par la fenêtre, mon second fils, 5 ans, a été enlevé. Trois jours plus tard, je n’ai pas vraiment hésité à filer une masse de fric énorme quand les canailles sont venues réclamer la rançon. 1991 fut l’année de la déclaration d’indépendance du Haut Karabakh. Pour fêter ça, le 25 février 1992, les troupes arméniennes sont venues massacrer des centaines d’Azerbaïdjanais à Khojaly, une petite ville du Haut-Karabakh. Human Rights Watch a dit que c’était le « plus grand massacre dans l’histoire du conflit ». Je passe les détails des hauts faits d’armes des années 1990, toujours est-il que j’ai subi une traque incessante de la part des partis ultra nationalistes, cherchant par tous les moyens à casser de l’Arménien. Du coup, nous vivions reclus et obligés de changer plusieurs fois de logement suite à des dénonciations de voisins. D’un tempérament plutôt optimiste, j’ai toujours cru que cela allait se calmer. Mais même après les accords de Bichkek, signés en mai 1994, entérinant le cessez-le-feu, j’ai continué a avoir des ennuis. En 2002, suite à un troisième déménagement, je retrouve ma femme et mes enfants dans le canal, près de la maison brûlée. Après plusieurs années de vie clandestine sans travail, sans scolarité pour les enfants, j’ai décidé de quitter l’Azerbaïdjan. Aujourd’hui, le problème du Haut Karabakh n’est pas réglé et la France met au point des lois qui restreignent le droit d’asile… Avec Chouchan, on ne sait plus trop quoi penser.

Propos recueillis dans un foyer de demandeurs d’asile

Publié dans CQFD n°, octobre 2003






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