Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°067
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°067


ZONZON, FRATERNITÉ AU-DELÀ DES MURS

DES RÊVES DE CAVALE SANS FIN

Mis à jour le :15 mai 2009. Auteur : Gilles Lucas, Iffik Le Guen, Nicolas Arraitz.
ENTRETIEN AVEC ABDEL HAFED BENOTMAN
Ex-taulard, écrivain, complice du journal anti carcéral L’Envolée, Abdel Hafed Benotman était de passage à Marseille début mai. Il a fait « dix-sept ans de placard, en plusieurs fois » et parle donc en connaissance de cause. « Si vous voulez, on peut faire une minute de silence pour mes victimes, les banques… », a-t-il vanné en guise d’introduction à la réunion publique convoquée au local associatif Le Seul problème, où se serraient convaincus et concernés, militants et familles de détenus. Discussion à bâtons rompus.

ÉBUT MAI, les surveillants de prison ont bloqué plusieurs taules, monté quelques barrages, et certains se sont pris des lacrymos et des coups de tonfa. Qu’en penses-tu ?
Abdel Hafed Benotman : Les matons m’ont agréablement surpris : ils comprennent enfin qu’ils vont être remplacés par des machines. Le 2 mai, les prisonniers de Saint-Paul et Saint-Joseph, à Lyon, ont été transférés dans la toute nouvelle maison d’arrêt de Corbas, à quinze kilomètres. Et les surveillants ont compris que là où il en fallait dix avant, il n’y en aura plus que trois. Ils ont la crainte de retomber dans cette précarité qui est le milieu social dont ils sont issus. Si en tant que « prolétaires », leur inquiétude est légitime, d’un point de vue éthique et moral, c’est bien fait pour eux.

Tu as vu le film sorti de Fleury-Mérogis [1], où des détenus montrent l’intérieur de la taule avec une mini-caméra ?
J’ai beaucoup de tendresse pour les jeunes qui ont fait ça. Ils se sont pris en charge. Ils ont trouvé le moyen de faire entrer une caméra. Ils ont voulu montrer qu’ils existaient. Ils disent qu’ils sont en guérilla, qu’ils arrivent à baiser le système. Ils se tapent la frime : « Voyez, on a un peu de shit, un peu de sous, un téléphone, etc. »

Tu penses qu’un tel film contribue à nourrir la critique de la prison ?
Ça a un effet choc parce que les gens sont avides et voyeurs à propos de la prison, de la même manière qu’on va au zoo voir le tigre ou le loup enfermés. Mais peut-être que ce film peut décaler le voyeurisme en intérêt, en montrant que ce qui se passe n’est pas normal.

Commissions parlementaires, Amnesty International, etc. On entend beaucoup dire que les taules sont la « honte de la République »… D’ici à ce qu’on assiste à un Grenelle des prisons…
Construire vingt-huit prisons, c’est une véritable manne. Parce que ça crée des emplois, et donc une population qui consomme. Ça fait marcher les autobus et les taxis pour les familles. Le fait qu’on criminalise de plus en plus les moindres faits et gestes va les remplir [d’une main-d’œuvre bon marché]. Quel patron ne rêve pas de pouvoir fouiller ses ouvriers à la sortie des ateliers, de les mettre au chômage sans leur verser d’allocations, de les licencier sans indemnités ? Les requins savent qu’il y a un gros gâteau au niveau carcéral.

Il n’y a pas que le rapport au « bâtiment »…
Il y a bien sûr la machine à fabriquer la peur et gérer la misère sociale de la manière la plus brutale qui soit. Quand Sarkozy promet, en campagne électorale, que dans deux ans il n’y aura plus de SDF, ces SDF finiront forcément dans les prisons. Vous en croisez un et vous vous demandez ce que fait ce SDF dans la rue. Un policier passe et il dit au gars de circuler. Le gars change de rue. Un autre policier passe et lui dit de circuler. Et comme ça toute la journée. Au soir, il n’aura pas eu ses trois ou quatre euros pour s’acheter quelque chose à manger. Il va alors chourer dans un magasin. Une fois le gars derrière les barreaux, le même passant qui se demandait ce que fout l’État, va se dire que s’il en est là c’est qu’il le mérite. La prison est parfaite, c’est pour ça qu’ils ne l’améliorent pas. Ils disent vouloir améliorer le confort et d’autres petites choses, mais en réalité, elle fonctionne impeccablement telle quelle.

C’est une aggravation de la misère ou sa fabrication par ceux qui organisent la société ?
Les populations les plus pauvres vont de plus en plus passer par le carcéral. Dans une famille, il y aura toujours quelqu’un de touché. Un proverbe arabe dit : « Mets un caillou dans la chaussure de ton ennemi, ça l’empêchera d’avancer. » Mettre un membre de la famille dans une prison, c’est faire boiter toute la famille.
Ceux qui génèrent la misère sociale ne cessent de l’aggraver en ayant l’intelligence de manipuler les masses et en arrivant à convaincre que la politique, le monde sont comme ça et qu’on est impuissant. C’est essentiel pour eux, parce que si on se disait que l’on n’est pas impuissant, ça leur serait insupportable. Ils nous piégent et on accepte d’être piégé. C’est de la lâcheté, pas de l’impuissance.

Les évasions sont de plus en plus rares, non ?
Déjà, à l’extérieur, on s’évade de moins en moins du quotidien et de sa condition sociale. Les premiers qui s’évadent de leur condition sont ceux qui refusent le travail et deviennent donc délinquants. Ils ont échangé un enfermement social où on ne voit pas les murs contre un enfermement où on voit les murs.
S’évader de prison est quelque chose de très, très difficile. Le gros problème aujourd’hui, c’est comment rester dehors. Quand on voit les évasions qui durent deux ou trois mois, ou 48 heures comme pour Christophe Khider [2], la vraie question est comment faire après l’évasion. Beaucoup renoncent à leur rêve de cavale à cause de la puissance de feu à l’extérieur, mais aussi parce qu’ils sont dans un état d’abandon vis-à-vis de leurs amis et vis-à-vis de leur famille. Qui va risquer sa vie et sa liberté en se disant que peut-être ça ne va durer qu’un mois ? Quand on se fait arrêter pour avoir aidé quelqu’un à s’évader, on risque plus que l’évadé lui-même. La fraternité est impardonnable. À ce propos, je ne crois pas à l’égalité, ni à la liberté mais je crois à la fraternité. C’est le seul mot que je garde. Quand j’entends que c’est Dieu qui a fait cadeau de la liberté à l’homme –la connaissance, le choix, le libre-arbitre, etc.–, comme je suis athée, je pense que c’est forcément empoisonné. L’égalité, elle, n’existe pas puisqu’un homme naît avec ses bras et ses jambes et qu’un autre naît infirme, même si moralement on peut dire qu’on est pareil… Ne reste donc que la fraternité.

Tu as fait des longues peines…
J’ai consommé la prison, comme l’alcool, avec modération. J’ai toujours eu des peines gérables. Et je le dis avec des gros guillemets, parce qu’il n’y a pas de petites peines. La plus grosse était de neuf ans. Sinon, j’ai pris six ans, trois ans. La prison a été pour moi un territoire de rencontre. Je ne m’isolais pas et je n’isolais personne, je parlais à tout le monde, vraiment à tout le monde. Parler avec tout le monde, l’administration n’aime vraiment pas ça.

Tu as vu des changements dans les prisons ?
À partir des années 80, on a commencé à voir arriver des gens qui avaient de graves pathologies mentales. Un exemple : au centre de détention de Melun, qui fonctionnait comme une centrale, l’administration a mis deux psychotiques au rez-de-chaussée qui hurlaient, s’imposaient dans les cellules et finalement pourrissaient l’ambiance de l’étage. Des copains voulaient leur casser la gueule. On a été quelques-uns à dire : « La question c’est plutôt pourquoi l’administration pénitentiaire nous les a placés là ? » En fait, c’était un étage où beaucoup de gens refusaient de travailler. Pour éviter ces deux psychotiques, plein de gens ont demandé à aller bosser pour ne plus avoir à les supporter…

L’encellulement individuel, une amélioration des conditions de détention ?
Être seul en cellule, c’est compliqué sauf quand ça arrange l’AP : les DPS [3] sont seuls en cellule, malgré la surpopulation. Pour ceux qui risquent de foutre un peu le bordel, on arrive étrangement à leur trouver une cellule seule…
Le problème de l’homme enfermé est qu’il est enfermé. Et peu importent les conditions de détention. Si je prends quelqu’un,que je le mets dans une suite royale du plus luxueux hôtel, si je ferme la porte et je lui dis qu’il va rester là vingt ans, au bout d’un an, il s’est pendu.
Maintenant, si chacun pouvait rentrer dans sa cellule après une vie commune et sociale, même tard la nuit, ça serait plus profitable que l’encellulement individuel.
L’humanisation des prisons ? Ça serait peut-être s’approcher de ce qui se passe dans les pays du tiers-monde, où la vie entre dans les prisons, avec la bouffe et les familles. En Europe, la prison est d’une barbarie dix fois plus grande. Les prisons françaises créent des pervers sexuels dangereux. Au bout de dix ans de masturbation, il est plausible qu’un type sorte sexuellement dangereux. Aujourd’hui ils nous parlent des Unités de visite familiale, en disant que ça va adoucir la situation. Mais ils savent très bien qu’un mec qui arrive en centrale vient de faire quatre ou cinq ans de maison d’arrêt et que 80 % des couples se séparent dans les premières années de détention. Quand on a enfin droit à l’UVF, il n’y a plus personne pour venir vous voir. Tenir le prisonnier par la sexualité, c’est le rendre malade, donc probable récidiviste, et c’est permettre de faire tourner la machine pour qu’il revienne. Le prisonnier n’est pas ré-insérable, il est recyclable. La réinsertion ? Ils n’en veulent surtout pas. Si les gens se réinsèrent, c’est une catastrophe pour l’État…

Aux États-Unis, il y a de plus en plus de séries télé sur les prisons. C’est pour faire entrer la taule dans les têtes ?
Il faut alimenter le fantasme. Il faut montrer les prisonniers comme des barbares. Ce qui fait que quand un prisonnier sort et commence à parler, il suscite immédiatement la méfiance. Ces séries nous insultent : c’est évident qu’il y a des incidents dans les prisons, mais c’est du domaine du fait divers, comme à l’extérieur. C’est une communauté humaine où le fait divers existe. Société carcérale ? On y est déjà. Mettre des prisonniers dehors avec un bracelet électronique, c’est seulement transférer quelqu’un d’une prison à une autre. On le voit aussi dans la vie quotidienne, avec les pass pour les transports en commun, les cartes bancaires, les systèmes de surveillance…

Il y a de plus en plus de suicides de prisonniers. On assiste aussi à des suicides chez les matons…
Si les camarades prolétaires jaunes qui ont choisi de devenir matons de leurs propres frères se suicident, ce n’est pas à cause de leur travail, puisqu’ils peuvent démissionner. Les détenus qui se suicident ne sont pas ceux que les médias appellent les « monstres ». C’est quelqu’un qui accumule les échecs : scolaires, affectifs, familiaux, avec comme dernier échec la prison. L’extérieur les a détruits, la prison les achève, sans parler de ceux qui se suicident aussi peu de temps après leur sortie. C’est la survie sociale qui les détruit.
Dehors, le nombre de jeunes qui se suicident est plus important que ceux qui sont dans la délinquance. Un gamin qui arrive en prison n’a pas de comptabilité de temps. À cinquante ans, quelqu’un qui va en prison avec un an ou deux ans à tirer peut nourrir ce temps avec sa mémoire.Un gamin qui arrive en prison avec un ou deux ans à tirer va épuiser sa mémoire en deux ou trois jours. Pour lui, sa vie est finie. Dans les condamnations, il y a une espèce d’euthanasie sociale. Quand les juges voient quelqu’un de fragile, ils s’en foutent, ils le condamnent à mort. Puisqu’on dit que s’il est en prison c’est qu’il a fait quelque chose, s’il se suicide c’est qu’il s’est puni lui-même. Et il y aura de plus en plus de suicides. Puisque les gens tiennent difficilement le coup dehors, c’est normal qu’ils se tuent dedans.

Peut-il y avoir un retour des mutineriesdans les prisons, comme dans les années 70 et 80 ?
Je crois que ce sont des petits groupes qui vont bouger. Que des gamins aient pris une caméra à Fleury, c’est déjà du domaine du mouvement. Tout comme l’appel de la prison d’Arles [4]. Les prochains mouvements ne seront pas « on monte sur les toits », mais plutôt des évasions collectives. L’évasion de Christophe Khider a semé quelque chose de très fort : ça se passe dans un parloir à l’intérieur d’une salle commune. Quand Christophe et son ami sont partis, les autres – des longues peines avec, la plupart, des profils d’hommes d’action – étaient là. Ils ne sont partis qu’à deux, les autres sont restés assis… Les mecs à l’intérieur des centrales vont avoir la frustration d’un loto perdu, d’un coup manqué en se disant que si ça s’était passé dans leur centrale, ils seraient partis. Ça va germer dans les têtes. Mais la réalité c’est que la porte s’est ouverte et qu’ils sont restés assis. Cette honte-là va travailler.

Tu participes également au journal L’Envolée
Oui, parce que ce journal emmerde. Il ne taquine pas, il emmerde vraiment le ministère de la Justice, de l’Intérieur, l’administration pénitentiaire. Faire partie de cette aventure m’amuse parce que mon premier travail, c’est pas d’écrire des livres,mais de les faire chier. Je les ai fait chier dedans, je continue dehors.

Publié dans CQFD n°67, mai 2009.


[1] Film de 2h30 réalisé en secret pendant plusieurs mois par des détenus à l’intérieur de la maison d’arrêt. Voir la vidéo.

[2] Le 15 février 2009, Christophe Khider et Omar Top El Hadj s’évadent de la centrale de Moulins-Yzeure. Ils seront repris 48 heures plus tard. Lors de l’arrestation, Khider est grièvement blessé par des tirs policiers.

[3] Détenu particulièrement signalé : mesure arbitraire de détention renforcée prise à l’égard, dans la majorité des cas, de détenus qui « présentent des risques importants d’évasion ».

[4] Communiqué clandestin depuis la prison d’Arles, novembre 2001 : trois « longues peines » parlent devant une caméra. Voir la vidéo.





>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |