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CQFD N°067


CHRONIQUE D’UN SAUTE-FRONTIÈRES

L’ODYSSÉE DE MAMOUDOU (SUITE)

Mis à jour le :15 mai 2009. Auteur : Nicolas Arraitz.

Après avoir galéré à travers toute la région sahélienne [1], Mamoudou rejoint Ceuta, enclave espagnole au nord du Maroc. Là, il va participer à un des plus retentissants assauts collectifs que la « forteresse Europe » ait connus ces dernières années… Récit.

ENTRE LA LIBYE ET L’ITALIE, ça coinçait. La région était tellement fliquée que si on te voyait te balader à proximité de la mer, on te jetait direct en prison. Avec Boubacar, un Guinéen de Boké, on voulait traverser l’Algérie pour atteindre le Maroc. On a formé un groupe avec trois Camerounaises, un Sénégalais, deux Maliens. À Ghadamès, on a payé un passeur pour rejoindre Bordj Messouda, une ville algérienne au sud de la Tunisie. » Retour à la francophonie et à sa culture humaniste… « Un autre trafiquant nous a amenés jusqu’à Ouargla. Là, on nous a procuré des passeports maliens : les Maliens n’ont pas besoin de visa en Algérie. Le guide te les “loue” jusqu’à la frontière marocaine, puis les ramène pour les suivants… À Alger, on a laissé tomber le guide, qui n’arrêtait pas de nous arnaquer. On est restés trois semaines en ville. Une dame est un peu tombée amoureuse de moi : elle avait une petite boutique, elle voulait que je reste pour l’aider. Mais l’Afrique du Nord n’est pas pour nous. On a traversé des campagnes où travaillent beaucoup de Noirs. Certains Algériens font du bizness en transportant les Africains qui vont au Maroc. Mais il y a tellement de flicage en Algérie que les gens n’osent pas parler aux étrangers. Les Marocains sont plus ouverts, plus accueillants. »

Mamoudou croit deviner le bout du tunnel, mais « Une fois au Maroc, j’ai échappé à une rafle policière et je suis arrivé dans la forêt au-dessus de Melilla, où se dresse le plus gros campement de Subsahariens au Maghreb. Là, deux fois j’ai sauté la barrière et deux fois la Guardia Civil m’a repéré dans les rues de Melilla et m’a expulsé. La deuxième fois, ils m’ont livré à la police marocaine, qui m’a reconduit jusqu’au désert. Là-bas, on m’a dit que le grillage de Ceuta était plus facile. » Et on se rapproche un peu plus du détroit de Gibraltar. « J’ai vécu pendant six mois dans les bois autour de Ceuta. Je n’avais plus d’argent depuis longtemps. On demandait l’aumône de porte en porte, selon les préceptes du Coran. On formait des groupes de quémandeurs et des tours de rôle pour cuisiner. Régulièrement, les gendarmes marocains raflaient et détruisaient les campements.Quand ils nous refoulaient jusqu’au désert, ils nous disaient qu’on pouvait revenir le lendemain : l’Union européenne les paye pour chaque migrant renvoyé ! » Dans l’industrie du contrôle des flux migratoires comme dans la banque, il n’y a pas de petits profits.

« Un jour, on a convoqué une assemblée sous les arbres, pour s’organiser et sauter tous ensemble, Subsahariens lusophones, anglophones et francophones. Les plus décidés étaient délégués par leurs compatriotes. On a vu alors qu’on était des centaines à se cacher dans les alentours. On a construit des échelles avec des branches. On savait que certains allaient se blesser, d’autres mourir peut-être, et d’autres encore se feraient attraper et expulser,mais certains pourraient passer. On se disait qu’au pire ils allaient nous renvoyer chez nous, au mieux on prenait pied en Europe. Il fallait passer, car la pression de la police marocaine nous rendait l’existence insupportable. Nous étions nombreux à avoir vraiment envie. Seuls les trafiquants, qui vivent de la solitude et de l’ignorance des gens, voyaient ça d’un mauvais oeil. Ils ont menacé de nous dénoncer,mais quand ils ont vu qu’on était soudés, ils se sont tus. » Le moment venu, une vague humaine submergera la double barrière. « Le soir où on s’est lancés [le 29 août 2005], trois copains sont morts par balles, dont deux Guinéens. » Les policiers espagnols rejetteront ensuite deux cadavres du côté marocain. Mamoudou a plus de chance : «  En sautant, je me suis déchiré la jambe sur les barbelés. On m’a hospitalisé puis interné dans le centre de rétention de Ceuta, pendant trois mois. Ce qui m’a frappé c’est qu’il y avait là surtout des gars du Maghreb, du Pakistan, du Bangladesh, et ils disaient ne pas avoir eu à sauter la barrière. La plupart demandaient un statut de réfugiés. Puis j’ai été amené à Séville, dans un foyer, sans doute à cause de mon âge. À Ceuta, j’avais croisé une équipe de jeunes Sévillans qui tournait un documentaire et ils m’ont aidé à faire ma vie ici. »

Comme Mamoudou aime se mêler à la vie locale, il est devenu un peu andalou. Marié avec une amie, il a obtenu un permis de séjour. Il fait la plonge dans un resto. « Mais je pense que toutes les souffrances de ce voyage ne valaient pas la peine. J’ai vu des gens mourir pour l’Europe, dans le désert nigérien, à la frontière espagnole. Et tout ça pour venir galérer ici… » Il vit avec trois bonnes copines, qui viennent d’organiser une grande paella avec tombola pour l’aider à payer son billet d’avion. Pour une première visite au pays depuis son départ. Entre temps, sa mère est décédée. « Je suis né dans un village à la frontière entre la Guinée et le Sénégal. Mais pour nos grands-pères, il n’y avait pas de frontière. Mêmes ethnies, mêmes paysages. Mon grand-père a toujours refusé de présenter des papiers pour traverser. Il n’a jamais eu ni carte d’identité, ni passeport. Avant ou après l’indépendance, il engueulait les militaires de la guérite. Quand il allait en Gambie, il disait : je vais en Angleterre. Quand il allait en Guinée-Bissau, il disait : je vais au Portugal. Pour lui, il n’y avait que des territoires ouverts, aussi mobiles que le va-et- vient des hommes, pas des pays fermés. »

Publié dans CQFD n°67, mai 2009.


[1] Lire la première partie du récit de Mamoudou dans CQFD n°65 de mars 2009.





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