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CQFD N°067


MAMAN, C’EST QUOI LA CULTURE ?

LE BAZAR ET LE PROMÈNE-COUILLON

Mis à jour le :15 mai 2009. Auteur : Nicolas Arraitz.

Quel rapport y a-t-il entre Marseille 2013 (capitale européenne de la culture) et le Marché du Soleil, bazar oriental parti en fumée il y a bientôt un an ? Encore et toujours le choc des cultures. D’un côté la chaotique vitalité du port méditerranéen, puant la sueur et la bravade. De l’autre la culture alibi, la culture bizness, la culture hors sol.

LA CANEBIÈRE BUISSONNIÈRE, pavoisée aux couleurs du printemps et de la fête, coupée à la circulation, et dédiée à la détente et à la sieste ! » C’est la grève générale illimitée ? Non, sire, juste un baratin marketing pour vendre Les Bouquinades de Patrick Menucci, maire socialo-royaliste du 1er secteur de Marseille. « Bouquinades ? Ça fait penser à anchoïade, tapenade… C’est gourmand… », minaudaient les forçats de la dédicace interrogés par un micro-trottoir très VIP, lors du dernier Salon du livre de Paris.

Avec le soutien des conseils général et régional, et l’expertise d’Albin Michel, qui a publié ses souvenirs de porte-parole électoral de Ségolène Royal, Menucci se positionne dans la course à l’échalote du pactole de Marseille 2013 (près de cent millions d’euros). Si on en doutait, le sous-titre de l’évènement met les points sur les i. : « Cap sur 2013 ». Comme un avant-goût, donc. Les Bouquinades auront lieu sur les hauts de la Canebière – qui ont besoin d’être « redynamisés », dit-on – les 12, 13 et 14 juin. Et pour dynamiser, quoi de mieux qu’une cadre dynamique parachutée au poste de chargée de mission ? C’est la pimpante cyber-entrepreneuse Claire Germouty, auteur de Bienvenue sur le Facebook, un truc de com déguisé en bouquin et édité chez… Albin Michel, qui s’y colle. Vive « le premier festival du livre de la Canebière, dédié aux livres grand public et aux Marseillais » ! Au programme ? Animations, stands, ateliers d’écriture et « des débats piquants ou virevoltants avec les mastodontes de l’édition française ». L’idée d’une parade de mammouths en tutu a dû séduire Menucci, l’éléphanteau PS qui raye le parquet avec ses défenses. Et c’est vrai qu’elle est super,leur trouvaille : faire venir de Paris des auteurs comme Marc Lévy à la rencontre du bon peuple marseillais (qui, le pôvre, ne lit que les pages sport de La Provence, c’est connu). Et le bon peuple, on le contacte à travers les assos de quartier pour qu’il vienne chaleureusement recevoir le gotha des grandes plumes à grosses ventes. Michel, jeune retraité, s’est vu proposer de faire le guide bénévole. S’il avait accepté cette mission, il aurait promené les invités de Menucci dans les rues pittoresques, avant de les laisser en de bonnes mains devant l’hôtel-restaurant 4 étoiles Petit-Nice Passédat, sur la Corniche. Là, le « promène-couillon » aurait rebroussé chemin et serait rentré dans son petit chez-soi, pendant que les régaliens et les régalés de la mairie feraient ripaille face à la mer. Dieu que la bouillabaisse est savoureuse quand elle est servie aux frais de la princesse !

Meanwhile, back in the jungle… Ici,comme en toute contrée dont l’imaginaire a été colonisé, on bâille d’admiration devant la culture qui brille et qui clinque. Mais la culture locale, la populaire, celle du Sud appauvri, qui grouille, gueule et pue la sueur, les élites la méprisent et la repoussent du bout du pied sous le paillasson. Demandez aux commerçants du Marché du Soleil, incendié le 18 juin 2008,qui ont réoccupé les lieux en désespoir de cause… Le 4 mai, la justice s’est penchée sur l’affaire des « studios » qui étaient en construction (sans permis) au-dessus du marché et dont les matériaux ont contribué à l’extension rapide du feu.Les avocats du propriétaire ont manœuvré pour renvoyer l’affaire jusqu’à l’automne. Blaise Messina, un artisan-plombier affecté par l’arrêté de péril imminent, a déposé avec d’autres un référé. Georges Dahan, le propriétaire, contacté par CQFD, nie tout. L’enquête pénale ? Il n’y en a pas, d’après lui. « Les experts ont conclu qu’il n’y a pas eu d’incendie criminel. » Pour lui, la responsabilité incombe aux commerçants, « à force de faire des branchements électriques hors normes ». L’occupation et la réhabilitation aux frais de l’association des sinistrés ? « Ils font n’importe quoi, tout va être rasé et reconstruit à neuf. » Les « studios » illégaux (en fait, des boxes de trois mètres sur deux) ? « Ils ne sont pas à moi, et si on n’avait pas réclamé de permis de construire, c’est que c’était un simple réaménagement. » Dahan est connu pour jongler avec plusieurs SCI, derrière lesquelles il camoufle ses propriétés. Les décombres toujours pas déblayés ? « J’ai pas l’argent pour le faire. » Et José Allegrini, conseiller municipal délégué à la sécurité,qui a été son avocat lors d’un procès pour escroquerie, ne semble pas pressé de faire respecter la loi,qui oblige le proprio à sécuriser le périmètre sinistré dans les trois semaines. La puanteur et les rats ? « Des rats, il y en a même chez moi, au Prado [1]. Et s’ils ne sont pas contents, ils n’ont qu’à nettoyer eux-mêmes. » C’est d’ailleurs ce qu’ils font. Les commerçants, mis littéralement (et non pas littérairement) à la rue, s’entêtent à réhabiliter la partie du marché qui aurait pu être rouverte au public depuis belle lurette. Ils occupent le Soleil ! Beau titre pour un roman…

Et les incendies répétés d’immeubles vous appartenant, monsieur Dahan ? « Seule la mort ne vient qu’une fois » [2], rétorque-t-il. L’homme s’est en tout cas senti obligé de rappeler la rédaction pour préciser : « L’incendie de la rue Fauchier ? Les locaux ne m’appartenaient pas. Seul le stock de marchandises était à moi. Du textile, des jeans, pour huit millions de francs… C’est arrivé en 1992 et je n’ai toujours pas touché un centime. Vous parlez d’une arnaque à l’assurance ! Les gens du quartier, c’est des jaloux et des médisants. »

« À Marseille, où ce putaing de bon sang, cette putaing de coloration de l’horizon viendra nous secouer l’âme ! », s’exaltait Richard Bohringer au Salon du livre. L’établissement public Euroméditerranée détourne son prude regard vers un horizon moins lyrique (sur les plans de cette méga-opération de reconquête urbanistique, l’emplacement du bazar de la Porte d’Aix n’est plus qu’une inquiétante tache blanche). « Bouquinades ? C’est un mot un peu… un peu… un peu festif », chuintait un Jack Lang très inspiré,toujours au salon. « Tout est ouvert, le livre mène à tout. » La spéculation immobilière aussi. Ami(e) de la culture, choisis ton camp.

Publié dans CQFD n°67, mai 2009.


[1] Artère chic des quartiers Sud de Marseille.

[2] Faut-il prendre cela pour une menace déguisée ?





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