EPUIS L’ANGLE DE CETTE PIÈCE d’une cinquantaine
de mètres carrés qui fait office de tribunal de
grande instance, juste à côté du centre de rétention
administrative du Canet à Marseille, le
grand flic filiforme surveille fixement l’espace.
Il mâchonne un chewing-gum. Depuis la poche
gauche de sa chemise réglementaire, deux fils blancs courent
vers ses oreilles. Seul son pied droit s’agite imperceptiblement,
rythmant discrètement le hit qui lui envahit le cerveau.
« Tu as vu, il avait les yeux qui brillaient », dit une fille à sa voisine,
alors qu’un jeune homme sort de la pièce, emmené par
deux policiers. La juge vient de lui annoncer son maintien en
rétention. « Pour quinze jours, afin de permettre aux autorités
consulaires de rechercher votre identité »… La plaidoirie de
l’avocat n’aura été d’aucun effet. « Nullité de procédure », at-
il réclamé, rappelant que l’interpellation de son client s’est
faite lors d’une importante opération de police, rassemblant
douanes, groupe d’intervention régional et gendarmerie, dans
le cadre d’une commission rogatoire « pour trafic de stupéfiants
et association de malfaiteurs ». La jeune fille dit à voix
basse : « C’est pas possible ! On ne pourra pas se marier… » À
quelques mètres d’elle, un jeune flic à peine sorti de l’adolescence
exprime d’une grimace furtive sa compassion.
Et la machine à malheur ronronne sereinement, sale et petite
barbarie ordinaire qui invente une réalité qui n’existe pas. La
juge, d’une voix neutre, entre lassitude et routine, s’adresse à
un sans-papiers : « Vous me dites que sans titre de séjour vous
arrivez quand même à vous faire embaucher ? » Quelle découverte ! Pour cet autre originaire du Maghreb, qui présente des
documents attestant de son grave état de santé, le représentant du
préfet qui fait office de procureur demande « l’application des arrêtés
préfectoraux » et finit son intervention mécanique par un brillant
« quant au côté humain, c’est à vous de voir, Mme la Présidente… ».
Après que plusieurs personnes interpellées dans un même lieu ont
demandé au tribunal la possibilité de récupérer leurs biens abandonnés
lors de leur arrestation, la juge fait remarquer, toute naturelle de
cynisme, à l’une de ses
nouvelles victimes dont
elle a décrété l’imminente
expulsion : « Je vais
demander qu’on vous
accompagne chercher vos
affaires. Vous n’aurez qu’à
ramener aussi celles des
autres. Ça serait bien qu’il
y ait un peu d’entraide
entre vous, non ? »
Le catalogue de la paisible infamie de se poursuivre.
En forme de naïveté légèrement perverse : « Pourquoi êtes-vous venu
en France ? » Comme si elle était déjà en train de penser au repas du
soir, d’un ton monocorde face à un quinquagénaire qui refuse de
décliner son identité : « Je vous rappelle que refuser de donner son nom,
ou donner une fausse identité, peut vous conduire devant le tribunal
correctionnel. Et dans ce cas, c’est direction les Baumettes. » Avec condescendance, un « Pourquoi restez-vous en France ? » trouve comme
réponse un « J’espère que les lois sur les étrangers vont changer », provoquant sourire et haussement d’épaules de la magistrate. Fin de la
séance. La salle se vide de son maigre public et de ses loufiats de
l’ordre. Direction la « sortie » : pour les non-Français, le CRA à quelques
centaines de mètres, pour la magistrate, le probable retour vers un
univers familier où on admire sans doute son humanité.
Sur le pas de la porte, le jeune flic post-adolescent se laisse aller à
quelques propos épars : « C’est pas toujours facile ce boulot. Je suis rentré dans la police, parce que je ne savais pas quoi faire, et là, il y a la sécurité de l’emploi… » Il poursuit : « C’est cinquante-cinquante :
quand ils ne donnent pas leur véritable identité, la moitié
d’entre eux sont remis en liberté et les autres expulsés. De toute
façon, pour ne pas se faire prendre, il faut rester dans un quartier
tranquille et éviter le centre-ville. On sait ce que c’est les
interpellations au faciès… Là où j’habite, j’en connais des
dizaines qui sont là depuis des années. Ils ne bougent pas du
quartier et ne se font jamais prendre. » Il continue : « Quand
même,à quelques dizaines d’années près, ça aurait pu être mes
parents qui seraient passés devant le juge. Ils sont d’origine
arménienne… À la maison, on parle toujours le russe. » Puis il
conclut : « Heureusement que je suis à ce poste. C’est pas mon
truc de courir après les voyous. À l’intérieur, j’essaie de faire ce
que je peux pour les aider… C’est vraiment pas simple, tout ça… »
Ni témoins, ni victimes, devant ce tribunal qui décide de la vie d’êtres
défilant devant un juge que le cynisme juridique, par l’effet d’une
inversion toute orwellienne, nomme « juge des libertés ». À voir la
généreuse distribution de temps d’enfermement et d’expulsions par
cet anthropoïde vêtu d’une robe noire et d’une cravate de batiste,
« juge de la privation de liberté » eût été plus honnête.
Article paru dans CQFD n°68, juin 2009.