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CQFD N°005


FOULARD. ATTENTION, GRAND DÉBAT NATIONAL

UN CHIFFON ROUGE POUR LES TAUREAUX

Mis à jour le :15 octobre 2003. Auteur : Olivier Cyran, Pierre Tévanian.

L’exclusion le 10 octobre de deux élèves voilées du lycée Henri-Wallon, à Aubervilliers (voir page 13), survient après une intense campagne politique et médiatique qui a fait d’un bout d’étoffe une pelote à cauchemars, dans laquelle s’effiloche la conscience politique de bon nombre d’enseignants pourtant de gauche. A CQFD non plus, on n’a aucune sympathie pour le voile, pas plus que pour la kippa ou le crucifix. Mais on n’en a pas non plus pour ceux qui font payer à des gamines leur trouille des barbus. Sainte victoire de la laïcité : une des fillettes exclues du collège de Flers en 1999 a dû être hospitalisée pour dépression (voir page 12). Et pendant que la Commission Stasi « réfléchit », que les médias médiatisent et que les philosophes philosophent, les discriminations continuent.

Dossier réalisé avec le précieux concours du collectif « Les mots sont importants », http:/lmsi.net


Faut-il exclure une élève voilée pour la guérir de son « aliénation » ? Si oui, il faudrait aussi exclure les partisans de l’exclusion. Car en matière d’aliénation, les furieux qui s’époumonnent dans les écoles, les médias et à l’Assemblée nationale paraissent parfois assez atteints. En posant de fausses questions, ils occultent de vrais soucis : les discriminations, la mode prohibitionniste et un refoulé colonial qui se déverse sans freins.

Les faux débats, c’est comme les voitures piégées : mieux vaut ne pas y entrer. De façon épisodique depuis 1989, et de façon nettement plus tapageuse depuis quelques mois, les faiseurs d’opinion - politiques, médias, sondeurs, sociologues de télé, essayistes à crème anti-luisance - s’interrogent et nous enjoignent de nous interroger : pour ou contre le voile ? Question sans objet. Si elle était posée dans ses termes réels - pour ou contre l’exclusion d’une fillette voilée ? - on y réfléchirait autrement. Et on verrait que les tenants de l’exclusion sont les derniers à se soucier du sort de ces gamines, punies pour le mal dont on prétend les soigner. Selon Luc Ferry lui-même, l’élégant ministre de l’Education sélective, les cas litigieux liés au port du foulard seraient de « cent vingt par an », des cacahuètes au regard de la population scolaire. La très solennelle « commission des sages » présidée par Bernard Stasi, nommée depuis l’Elysée pour « réfléchir » d’ici novembre à une éventuelle prohibition du foulard à l’école, sera peut-être la première de l’histoire de France à pondre un projet de loi à destination d’un groupuscule d’une centaine d’individus. En comparaison, la réglementation européenne sur la circonférence du kiwi relève d’un authentique intérêt général. Evidemment, il suffit de mettre le nez dehors pour observer que les filles portant foulard sont plus nombreuses aujourd’hui que naguère. Et évidemment, les bouffeurs de curetons que nous sommes et resterons, à CQFD comme ailleurs, trouvent ça déplaisant. Les régressions de toutes sortes - sociale, politique, intellectuelle - amplifient notre allergie naturelle à la régression religieuse. Pourtant, le rythme auquel s’étend cette régression-là est bien moins soutenu que pour les autres : « Il y a quinze ans, il y avait deux élèves voilées sur les cinq cents que compte mon établissement. Aujourd’hui, elles sont peut-être trois ou quatre : c’est plus qu’avant, mais ce quand même n’est pas l’explosion », relativise un prof de la banlieue parisienne. Dans le même temps, les inégalités, profits et discriminations ont progressé tambour battant. Ce ne sont pourtant pas elles qui font la « une » du Nouvel Obs et de l’Express. A l’instar de « l’insécurité », qui lui dispute les gros titres pour ces mêmes raisons, le foulard se gère au sentiment : ce n’est pas tant le bout de tissu qui pose problème que sa perception. Or les médias raffolent de ce qui relève du subjectif, du sociétal, du non-politique. En surexposant un phénomène mineur, accroché comme une casserole au bas-flanc du « terrorisme intégriste », ils invitent à un festival permanent d’hypocrisie, de surenchère répressive et de défoulement revanchard. • Hypocrisie : les partisans les plus en vue de l’exclusion des filles voilées - ministres, élus, éditorialistes, penseurs de plateaux - n’ont en général aucun scrupule à envoyer leurs propres gosses dans les écoles catholiques. Leur défense vibrante de la laïcité vaut pour les uns, pas pour les autres. Paradoxe amusant : les parents qui n’ont pas les moyens de déroger à la carte scolaire et qui envoient tous leurs enfants à l’école publique appartiennent précisément à ces catégories dont on fustige l’obscurantisme. « Sans les gosses des musulmans, je n’aurais presque plus personne à qui enseigner », rigole une prof de ZEP, qui n’a pourtant pas un seul foulard dans sa classe. • Surenchère répressive : comme le montre l’affaire du lycée Henri-Wallon d’Aubervilliers, bastion du SNES, les enseignants de gauche ou d’extrême-gauche ne sont pas les derniers à s’acharner sur les filles voilées. Si on peut comprendre leur hostilité aux signes religieux, on comprend moins volontiers leur adhésion croissante à la logique prohibitionniste. C’est la victoire du sécuritaire dans son sens le plus large : croire qu’on va régler chaque problème en l’interdisant. Il y a une fille voilée dans mon école ? Excluons-la. Des minots qui traînent dehors le soir ? Déclarons le couvre-feu. Des capuches dans ma cage d’escalier ? Que Sarkozy les colle au placard. Des RMistes qui prennent le train sans billet ? Jetons-les au violon. Des SDF qui tapent la manche ? Interdisons la mendicité. Des prostituées sur mon périph’ ? Envoyons-leur les flics. Trop de chômeurs ? Supprimons leurs allocs. Etc… La mode sécuritaire est une maladie contagieuse qui se répand infiniment plus vite que l’islam. • Défoulement revanchard : à chaque come-back, « l’affaire du voile » offre à beaucoup une occasion de se lâcher. La surabondance dans l’espace public de propos autorisés frisant l’islamophobie, voire un racisme anti-arabe à peine enrobé, suggèrent qu’en bien des têtes bouillonne un refoulé que la moindre flamèche fait déborder. Quand un Taguieff, un Finkielkraut ou un Misrahi en viennent à déclarer « juste », « méritoire » ou « courageuse » l’incontinence dégueulatoire d’Oriana Fallaci (« les fils d’Allah se multiplient comme des rats »), saluée au prétexte d’une prétendue « lucidité » sur les dangers de l’islam, on frémit d’imaginer les réactions que produiraient de tels discours si c’était un musulman qui les tenait sur le compte des juifs ou des chrétiens. Il faut bien le dire : le foulard islamique sert de sac à vomi à tout ce que la France compte de nostalgiques du bon vieux temps où le musulman se contentait de servir son thé glacé à Bwana avant d’aller discrètement ruiner sa santé au pays de Peugeot-Talbot. n ne comprendra rien aux prétendus « enjeux » du foulard si l’on ne tient pas compte de l’histoire des colonies et du droit d’exception qui s’est bâti à cette époque. De ce point de vue, il n’est pas anodin de voir comment se compose l’actuelle Commission parlementaire de « réflexion sur les signes religieux à l’école ». Parmi les députés qui siègent dans ce machin, ils sont neuf, en mars dernier, à avoir déposé un projet de loi visant rien moins qu’à « la reconnaissance de l’œuvre positive de l’ensemble de nos concitoyens qui ont vécu en Algérie pendant la période de la présence française » (voir CQFD n°3). Régurgitation d’une histoire mal digérée : on pourfend le voile tout en rêvant d’instaurer un culte obligatoire à l’Algérie française. Que l’islam progresse, et puisse servir, entre autres, de béquille aux éclopés de la république, c’est un fait. Et il n’y a vraiment pas de quoi s’en réjouir : les religieux sont rarement du côté de l’émancipation. Mais ce n’est pas en excluant une ou deux gamines qu’on limitera leur champ d’action, bien au contraire. La réponse à donner n’est de l’ordre ni du religieux, ni du sécuritaire : elle de l’ordre du politique, dans l’octroi des mêmes droits pour tous. Michel Tubiana, le président de la Ligue des droits de l’homme, a raison de dire que « les situations de discriminations sont dix fois plus délétères pour le pacte républicain que les manifestations d’appartenance religieuse à l’école ». Va comprendre pourquoi ça ne passe pas bien à la télé…

Publié dans CQFD n°5, octobre 2003






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> UN CHIFFON ROUGE POUR LES TAUREAUX
Jean-Paul Tanguy | 2 septembre 2004 |
Paroles de jeunes filles d’un collège où se posait le problème du voile, adressées aux profs du collège : « Ne les laissez pas faire (s/e porter le voile au collège) sinon on est foutues. »
 

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