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CQFD N°070


DROGUES

PARADIS ARTIFICIEL, ENFER ADMINISTRATIF

Mis à jour le :16 octobre 2009. Auteur : Franck Dragonetti.

Sous Subutex®, les camés qui décrochent se font chercher des noises par la Sécurité sociale et des députés UMP. Histoire de catéchiser un peu ces déviants, on multiplie embûches administratives et mesures de rétorsion. Une taupe de CQFD, salariée à la Sécu, raconte.

ONTRÔLE MÉDICAL de la Sécurité sociale, M. Martinez [1] m’attend à l’accueil. Maigre, édenté, regard fiévreux, il m’explique que la pharmacie ne veut pas lui délivrer son traitement. Pas besoin qu’il aille plus loin : le bonhomme est sous substitution. Ancien héroïnomane, il prend du Subutex® depuis quinze piges. « Ça fait trois ans que je promets des vacances à mes enfants, cet été je me suis décidé, je voulais mon traitement pour un mois, mais la pharmacie n’a pas voulu me le délivrer. J’ai voulu changer de pharmacie,mais l’autre m’a dit que j’étais interdit chez elle. » Je note quelques détails sur un papelard tandis que le type me confie qu’il est réglo depuis des années. À une époque il a bien sniffé le sub,mais c’est fini. À mi-voix, il ajoute que des potes à lui sont en fauteuil roulant : « Le sub, à force de le shooter, ça épaissit le sang et t’es foutu. »

En France, les traitements de substitution aux opiacés existent depuis le milieu des années 90 et concernent aujourd’hui à peu près 90000 personnes. 85 % sont sous Subutex®, le reste sous méthadone. Question santé publique, leur efficacité n’est plus à démontrer : division par 10 des morts par overdose depuis 1995 et net fléchissement de l’épidémie de sida.

Début 2009, trois députés UMP demandent le classement du Subutex® dans la catégorie des stupéfiants. Objectif : lutter contre le marché noir et le mésusage, et accessoirement le laxisme des médecins. Rien de neuf sous le soleil : en 2006 déjà, la Mildt (Mission interministérielle de lutte contre la drogue et les toxicomanies) avait mené campagne sur le même thème. À deux reprises, ces projets ont échoué, les différents corps médicaux étant opposés à une telle mesure car tous savent que le succès de la substitution n’a été possible que grâce à une certaine libéralisation du dispositif. Joint par téléphone, le docteur Claude Bronner, généraliste (un tiers de ses patients sont sous substitution) et coprésident du syndicat Union généraliste, m’explique : « Cette mesure est purement idéologique. La police dispose de moyens suffisants pour réprimer les trafiquants. Au fond, il s’agit de mettre au pas les drogués. » Le tox, même quand il tente de se soigner, de décrocher, n’est pas vu comme un malade mais comme un délinquant. En mal de boucs émissaires devant la béance de son trou, la Sécu a donc décidé de serrer la vis aux anciens camés. C’est que le Subutex® est le onzième médicament le plus remboursé par les caisses ! La consommation médicamenteuse des assurés sous substitution est passée au peigne fin. Posologies, renouvellements, nombre de médecins  : tout est épluché et, passé le seuil de certaines incartades, les remboursements sont stoppés. Le malade est alors prié de se montrer coopérant, de désigner un médecin et une pharmacie référents et de se tenir à carreau. Allez expliquer ça à un SDF, à un type qui cumule séropositivité et hépatite C, à un autre qui sort de deux années de taule… Si le malade est emmerdé, les médecins prescripteurs sont eux aussi susceptibles de se faire aligner par la Sécu. « Un des points noirs, m’explique Claude Bronner, c’est l’hétérogénéité des contrôles médicaux.  » Une sorte de roulette russe qui fait que vous pouvez tomber sur un médecin-conseil conscient des problèmes du terrain ou bien sur un dogmatique qui ne pense qu’à appliquer les directives à la lettre. « Si on prend un panel de 100 malades, il y aura toujours une poignée qui ne rentrera pas dans les clous et ça pourra servir de prétexte au contrôle médical pour nous tomber dessus. »

L’autre point noir concerne la méthadone. Conditionnée en sirop depuis ses débuts, elle existe en comprimés depuis avril 2008. Sauf que le passage de la forme liquide aux cachets est un vrai parcours du combattant pour le toxicomane. Obligation d’une primo-prescription par un centre de soins spécialisé, stabilisation du malade avec le sirop depuis un an, établissement d’un protocole de soins avec la Sécu, pointage au centre de soins tous les six mois (avec analyse d’urine). Raisons invoquées d’un tel maillage : en cas de surdose, la méthadone peut être mortelle. Le bon vieux Doliprane, aussi, notez… Pourtant la forme gélule est un réel progrès, attendue depuis longtemps par les usagers et en accord avec un des buts de la substitution : la fameuse insertion sociale. Finie la quarantaine de flacons à se trimballer, le sirop trop sucré qui esquinte les dents. Et pourtant… : j’ai M. Antunes [2] au téléphone, sa méthadone n’est plus remboursée. Je le rassure, c’est juste la forme gélule qui est bloquée, il peut toujours reprendre le sirop, sinon faut qu’il retourne dans un centre spécialisé. « Remettre les pieds là-bas, ah non … », qu’il me répond d’une voix lasse. « Évidemment qu’ils ne veulent pas y retourner, conclut le docteur Bronner, ça les replace au milieu d’autres drogués, ça leur rappelle leur passé. »
Un passé que la « société » n’est pas près de leur faire oublier.

Article publié dans CQFD N°70, septembre 2009.


[1] Les noms ont été changés.

[2] Les noms ont été changés.





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