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CQFD N°070


KANAKY, 20 ANS APRÈS

MONTÉE DE FIÈVRE À NOUMÉA

Mis à jour le :16 octobre 2009. Auteur : Iffik Le Guen.

En Nouvelle-Calédonie comme aux Antilles, la vieille société coloniale est prise en grippe par la population autochtone. Au cœur d’un mouvement social teinté de résistance culturelle, un syndicat tente de fédérer la colère latente. Et en paie le prix fort.

N COÛT DE LA VIE qui fait du « Caillou » un territoire inabordable, sauf peut-être pour les yachts de luxe ; des loyers comparables à ceux de Paris intra-muros ; un fossé entre riches et pauvres trois fois plus profond qu’en France… La carte postale calédonienne, c’est aussi cela. Si l’on ajoute que le maintien d’une forte croissance, grâce au nickel – principale richesse de l’archipel –, a surtout dopé les ventes de Porsche Cayenne (le parc le plus important au monde par habitants), on comprend mieux pourquoi, en Nouvelle-Calédonie, le climat social est rien moins qu’azuréen. Le détonateur de l’explosion estivale a été l’incarcération de Gérard Jodar [1] et de six autres militants de l’Union des syndicats de travailleurs kanaks et exploités (USTKE, organisation majoritaire dans le privé), suite aux incidents ayant émaillé plusieurs manifs et blocages en janvier 2008 et mai 2009. Jointe par téléphone, Marie-Pierre Goyetche, vice-présidente et porte-parole de l’USTKE, affirme que « malgré les interpellations et les gardes à vue qui se poursuivent actuellement, les responsables du syndicat restent déterminés ».

Fondée en 1981 par Louis Kotra Uregei, l’USTKE, a d’abord représenté la base ouvrière du mouvement indépendantiste kanak, puis s’est émancipée du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) alors que ce dernier adoptait des positions de plus en plus modérées sur le processus de décolonisation. Dépeint par le pouvoir local, aux mains de l’élite caldoche (descendants de colons français),comme le grand méchant loup radical voulant plonger à nouveau l’île dans les tensions des années 80, le syndicat est dans la ligne de mire du représentant de l’État français, le haut-commissaire Yves Dassonville. Ancien directeur de cabinet de Christian Estrosi, celui-ci n’a pas manqué une occasion de lâcher ses sbires du GIPN contre les membres de l’USTKE, qu’il qualifie de voyous. Dans sa mission « civilisatrice », il est relayé par le président du Rassemblement UMP, Pierre Frogier, qui n’hésite pas à reprendre la bonne vieille terminologie chirurgicale des manuels de lutte contre-insurrectionnelle de l’armée française : « L’USTKE est aujourd’hui devenue un abcès qui gangrène et perturbe l’ensemble des relations sociales […]. Un abcès se traite, il faut l’enlever, et je crois que le haut-commissaire est en train de vider l’abcès,au fond. » [2] Quant à la population d’origine européenne, Caldoches et « métros », effrayée par la menace d’un retour de la violence, elle se mobilise massivement, avec la bénédiction du gouvernement local, entre pétitions et marches citoyennes plus ou moins explicitement dirigées contre le syndicat indépendantiste.

Chez certains pères fondateurs du mouvement anticolonialiste également, les discours et les méthodes de l’USTKE ont du mal à passer. Il est vrai que Nidoish Naisseline, président de Libération Kanak et Socialiste (LKS) et grand chef de l’île de Maré, dirige Aircal, la compagnie aérienne au cœur du conflit avec l’USTKE, tout comme l’agence de développement du tourisme dans son fief des îles Loyauté. Chef du Parti de Libération Kanak (Palika), Paul Néaoutyine entend, quant à lui, rester fidèle à la démarche consensuelle des accords de 1988, signés par le leader historique du FLNKS, Jean-Marie Tjibaou. Au-delà des querelles de personnes et des rivalités politiques, une partie du mouvement indépendantiste se satisfait de la négociation pour asseoir le respect des droits coutumiers et travailler au rééquilibrage économique entre Kanaks et Caldoches. Au fond, ces « anciens » indépendantistes se sont résignés au fait que les Kanaks sont désormais minoritaires (44 % de la population) sur un territoire qui ne sera plus jamais le leur.

Par contre, nombre de jeunes Kanaks se sont retrouvés en première ligne lors des affrontements de début août, et c’est leur radicalisation (une trentaine de flics blessés, dont un par arme à feu) qui a fait craindre un retour à la violence des années 80. La jeunesse reste l’enjeu clé de la poursuite du processus de décolonisation : son niveau d’implication politique pèsera sur la date plus ou moins rapprochée du référendum d’autodétermination (2014 ? 2018 ? 2022 ?). Les loyalistes accusent l’USTKE d’instrumentaliser les jeunes en les payant pour participer aux actions de blocage. Les personnalités kanakes siégeant au sein des conseils coutumiers déplorent le fait qu’ils sont largement touchés par l’alcoolisme, la prison et le suicide, conséquences du chômage et du manque de repères, mais peinent à les intégrer dans les structures tribales, surtout face à l’attrait des lumières de la capitale. Pour Marie-Pierre Goyetche, « il faut répondre à la souffrance des jeunes de manière constructive, arrêter de les considérer comme des délinquants irresponsables et les aider à créer des collectifs dans les tribus et dans les partis. »

On doit reconnaître à la stratégie risquée de l’USTKE le mérite d’avoir débloqué un processus d’émancipation très apathique depuis les accords de Nouméa en 1998. Mais, si l’exécutif local se sent obligé de faire quelques concessions du bout des lèvres (mise en place programmée d’un conseil du dialogue social), la réalité sur le terrain est tout autre. En témoigne l’emprisonnement des syndicalistes. « Plus que de vagues promesses, on attend des actes pour un accès privilégié des Kanaks à l’emploi et une régulation de l’immigration », tranche Marie-Pierre Goyetche. En effet, le flot des métropolitains, actifs en quête d’aventures ou retraités aisés, continue de se déverser à un rythme de 8000 par an, mettant toujours un peu plus en minorité la population kanake sur son propre territoire. C’est surtout ce sentiment de dépossession, aggravé par la gestion sécuritaire des luttes sociales, qui peut provoquer le retour d’une période de troubles.

Article publié dans CQFD N°70, septembre 2009.


[1] Condamnés à des peines de prison ferme,ils attendent le résultat du jugement en appel, le 15 septembre. Leur comité de soutien (élargi à plusieurs autres organisations indépendantistes pour la défense des libertés publiques en Kanaky) est en tournée en France du 9 au 20 septembre. Infos sur www.solidaritekanaky.org.

[2] Les Nouvelles Calédoniennes, 05/08/09.





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MONTÉE DE FIÈVRE À NOUMÉA
Mol | 2 décembre 2009 |

Très bon article qui résume bien la situation.

Il est cependant dommage que l’USTKE recherche un maximum de soutiens en métropole et qu’elle soit incapable d’accepter les rares soutiens de quelques métropolitains de Calédonie sous prétexte qu’ils ne font pas « couleur locale ». Le repli identitaire des membres de l’USTKE met en danger un syndicat qui a pourtant une réelle vocation sociale. Du côté de la direction, le E (« Exploité ») de USTKE est rapidement oublié quand on regarde la fortune de ses dirigeants qui ne sont autres que des petits patrons locaux aux intérêts qui dépassent largement les intérêts sociaux de ses membres…

 

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