N MARS 2008, lors des dernières
élections municipales,
c’est encore avec 55,6 % des
voix que Gilbert Baumet,
maire depuis 1971, est réélu.
Et ce malgré les rapports
alarmistes de la chambre régionale des
comptes concernant l’état des finances de
Pont-Saint-Esprit, petite cité de 9600 habitants.
Qu’importe ! Pour l’édile – conseiller
général du Gard, ex-président
du conseil général,
ex-sénateur, ex-ministre,
ex-député, ex-franc-maçon,
professeur d’économie,
caméléon politique naviguant
entre le PS et l’UMP
depuis plusieurs décennies
et condamné à plusieurs
reprises –, l’essentiel est
alors de reconquérir au mois
de septembre un siège de
sénateur qui devrait lui
éviter toutes menaces d’inéligibilité.
Dans un courrier
adressé à un Spiripontain
(habitant de Pont-Saint-
Esprit) après la défaite de
Baumet aux sénatoriales,
Philippe Séguin, président
de la Cour des comptes,
dénonce l’attitude du politicien
: « La collectivité a
retardé par diverses
manoeuvres dilatoires la
publication du rapport d’observations
définitives en
formulant des demandes
successives de report d’audition,
en s’abstenant de
retirer les courriers recommandés
qui lui étaient
adressés et n’organisant pas
de réunion du conseil municipal
pendant toute la
période électorale. »
Le 10 décembre 2008, un
arrêté préfectoral fixe pour
cinq ans une augmentation
de 60 et 80 % des taxes dites
« ménagères » (taxes foncières, d’habitation
et de collecte des ordures ménagères).
Objectif : combler un trou de 25 millions
d’euros (en cumulant déficit et endettement),
qui porte l’ardoise par habitant à
2 500 euros, niveau trois fois supérieur à
la moyenne.De nombreux citoyens s’énervent,
certains se disent trahis. Le
Rassemblement
des contribuables
spiripontains (RCS),
associé aux deux
listes d’opposition,
appelle à manifester.
Malgré la
riposte du maire
interdisant la
manifestation au
prétexte de risque de trouble à l’ordre
public – son premier adjoint prétendant
que son portail a été la cible de coups de
feu –, le cortège rassemblera plus de 2500
personnes, le 17 janvier, aux cris de
« Baumet démission ! ». Depuis lors,
actions et manifestations n’ont pas cessé.
De nombreux habitants s’endettent ou
empruntent pour payer leurs impôts. Un
bijoutier affirme même voir affluer dans
son échoppe des personnes venues vendre
leurs bijoux…
La chambre régionale des comptes
désigne comme raisons majeures de la
faillite communale, outre des feux d’artifices
prestigieux à 120 000 euros, le
nombre pléthorique d’employés communaux : 487 en mai 2009. « En plus d’être un
enfant du pays, c’est comme ça que
Gilbert – je l’appelle Gilbert comme beaucoup
de monde ici – s’est fait son matelas
électoral, affirme Jean-Marie Daver,
conseiller municipal d’opposition et
membre du PC. Il y a ceux à qui on a
promis un boulot et ceux qui en ont déjà
un à la mairie. Ça fait du monde, surtout
quand ces employés sont choisis dans des
familles un peu nombreuses. Sans parler
des histoires de plans d’occupation des sols
et autres arrangements. » Il précise : « Ici,
55 % de la population n’est pas imposable.
Pour eux, l’augmentation des impôts ne
change rien. Ce sont les classes moyennes
et les petits propriétaires qui se plaignent.
Il y a beaucoup de
gens qui vont avoir
des difficultés pour
payer. Et ceux qui
ont pris des crédits
pour avoir leur
petite maison sont
les pauvres des
pauvres. »
« Je n’ai rien à dire.
Vous savez, ici, il faut faire attention à ce
qu’on dit », se dérobe un commerçant face
aux questions de CQFD. Un quidam
explique : « Ça fait trente-huit ans que
Baumet est à la mairie. Il a rendu des services
à plein de gens et bien sûr qu’il y a des
renvois d’ascenseur au niveau électoral.
Il connaît tout le monde. » Pendant les
manifs, les caméras de surveillance, installées
par ce maire délinquant multirécidiviste,
auraient servi à réactualiser les petites fiches sur chacun. Depuis les premières
manifestations, lettres anonymes,
menaces, délations, blogs diffamatoires
pleuvent sur les opposants. Virginie
Subtil, présidente du RCS, affirme que, il
y a quelques mois,une grille d’évacuation
des eaux pluviales a été enlevée devant
son domicile… Parano ? « Les gens ont peur
de Baumet », rapporte le client d’un primeur,
rencontré sur le marché du samedi.
Peur ? Alors que la fronde avait pris de
l’ampleur, le 18 mars, le maire affirme que,
lors de son jogging, un individu « sorti de
l’ombre », ainsi que le cite à l’envi la presse
régionale avec une once d’ironie, l’aurait
violemment agressé. « Ça fait
des années qu’il fait le coup »,
dit un passant qui préfère
rester anonyme. Rappel : le
3 mars 1983, en pleine campagne
pour les municipales,
une bombe de faible puissance
cause quelques dégâts matériels
sur sa terrasse alors qu’il
regarde la télévision en
famille. « En famille ? Ce soir-là,
justement, ses filles n’étaient
pas à la maison », rigole un
retraité. Le 15 juin 1994,
Baumet, fraîchement viré de
son poste de président du
conseil général, alors que des
odeurs de corruption remontent
de l’office HLM du Gard,
affirme avoir échappé, sur une
petite route, à deux hommes
armés. Rebelote le 5 septembre
: dans des circonstances
similaires, l’élu reçoit,
cette fois, une balle dans le
« gras de la cuisse ». Quelques
mois plus tard, un ancien militaire
affirmera, avant de se
rétracter, avoir été recruté par
Baumet pour commettre l’attentat…
« Ce gars-là est prêt à
tout pour garder sa place. Pont-
Saint-Esprit n’a jamais été
qu’un paillasson pour sa carrière
politique », affirme le
client d’un bar. En attendant,
dit en souriant le PC Jean-
Marie Daver, « notre meilleur
allié, c’est le cimetière !
L’électorat est en train de
changer… » Virginie Subtil précise : « Tant
que Baumet et son équipe seront là, il n’y
aura aucune aide directe ou indirecte de
l’État. Il faudra alors attendre deux années
et vérifier que la nouvelle gestion est
rigoureuse pour retrouver la confiance des
administrations et des banques… »
« Marre du clientélisme ! », reprend en
chœur une grande partie de la population
de la ville. Le mot est lâché. Malversations
singulières d’un potentat local assoiffé de
pouvoir ? Mécanisme ordinaire de cette
démocratie où les électeurs installent au
sommet, sans contrôle ni participation
collective, le promoteur de leurs seuls intérêts
personnels ? Et qui, quand les choses
tournent mal, ne comptent que sur l’arrivée
d’un nouveau calife ? Le 3 septembre,
après avoir mis en scène, cette fois, sa
fausse disparition, Baumet présente en
préfecture sa démission. Ultime acrobatie ! Il reste conseiller municipal. C’est
à l’adjoint godillot, ombre de l’ex-maire,
d’endosser, dorénavant, le rôle de premier
magistrat, pendant que les feuilles d’impôts
commencent à arriver, confirmant
les taux de 2008. « Cette vraie fausse démission
ne change rien. Il faut qu’ils s’en aillent
tous ! », insiste le RCS qui entend relancer
la mobilisation et les actions. Excès de langage ? Certains habitants promettent
« une véritable révolution ».
Article publié dans CQFD N°70, septembre 2009.