Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°070
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°070


ÉTATS-UNIS

DÉMINER LES MONTAGNES

Mis à jour le :19 octobre 2009. Auteur : Marco Pilori.

En Virginie occidentale, la compagnie minière Massey Energy éventre tranquillement les montagnes des Appalaches pour en extraire le charbon. Les activistes qui dénoncent le désastre écologique sont menacés et des armes circulent. Reportage.

ERCREDI 5 AOÛT, 11 heures du matin. Guidés par Matt, nous gravissons un chemin bordé de hêtres immenses. L’endroit est un véritable petit paradis, accessible en 4x4 only. Il nous emmène vers ce que les habitants qui peuplent le reste du village US de Kayford (Virginie occidentale), en l’occurrence une seule famille, celle de Larry, répartie sur une demi-douzaine de mobil-homes, appellent les « portes de l’enfer ». Une fois arrivés là-haut, on demeure sans voix : à perte de vue, des sommets décapités, des montagnes devenues piles de gravats, sillonnées par des camions gigantesques qui emportent chaque jour les vestiges de cette terre éventrée à la dynamite. Insensé. Quelques pas de trop et l’on prend le risque de se retrouver en prison. Matt est déjà sous le coup d’une plainte et nous ne restons pas plus de cinq minutes.

Récemment, l’État de Virginie occidentale a redonné à ses citoyens le droit de tirer sur tous ceux qui approchent de leur terrain. Et la mine appartient à Massey Energy, deuxième groupe houiller au monde, qui jouerait du pot-de-vin dans le sud de cet État situé à quelque six heures de route de Chicago, au coeur des Appalaches. Les mines représentaient 150 000 emplois jusque dans les années 70, 15 000 aujourd’hui. Les mines souterraines ont fermé, les « traîtres » d’avant, volontaires pour l’exploitation en surface,ont gagné. Dans chaque famille, un conducteur d’engins,un expert en explosifs, un retraité recevant sa pension, vit encore du charbon. Critiquer les compagnies minières,exiger la fermeture des mines est un crime de lèse-majesté:le bifteck, ici comme ailleurs, est roi. «  No coal, no light » (en VF : « pas de charbon, pas de lumière »), répondent les mineurs baraqués aux frêles treehuggers (« enculeurs d’arbres » en français, joli, non ?) qui occupent des arbres et déroulent des banderoles sur les sites, ou s’enchaînent aux pelleteuses métalliques de plus de quinze mètres de haut.

À Rock Creek, 300 âmes, au fond de la Coal River Valley, les animateurs de la campagne contre les mountain top removals vivent dans des baraques retapées. Un endroit bucolique. Des champignons délicieux, une forêt majestueuse à quelques pas. De l’autre côté de la rivière, les mineurs en route pour le boulot lancent insultes et menaces. Les activistes n’ont pas d’armes, mais les autochtones qui les soutiennent, oui. « Larry ne sort jamais sans son fusil chargé,“ils” ont descendu l’un de ses chiens, lui ont tiré dessus plusieurs fois et ont essayé de le faire sortir de la route », me raconte Matt. Dans les vallées alentour, les villages de caravanes défraîchies sont régulièrement ravagés par des inondations. « Plus d’arbres, plus de montagnes : la pluie n’est plus retenue et dévale les flancs des collines, me raconte Spaz, un documentariste-activiste. Les gens vivent dans la terreur, quand il pleut, ils s’endorment chaussures aux pieds, prêts à échapper aux flots. » Outre le charbon, les montagnes contiennent des métaux lourds : manganèse, arsenic et mercure. Le charbon est nettoyé sur place, les boues toxiques sont injectées dans les anciennes mines de fond ou déversées dans des bassins de rétention gigantesques, garantis 100% imperméables… Partout des cancers rares, des malformations, des troubles mentaux. Les métaux lourds se retrouvent dans l’eau potable. Il y a un an, un projet est lancé par les activistes : apporter de l’eau propre par containers aux habitants les plus touchés. « En quatre mois, me raconte Matt, quatre personnes que nous connaissions sont mortes. C’était déjà trop tard. Ça me fout tellement la rage. Si ce qu’ils font ici arrivait chez moi, dans l’État de New York, je me promènerais de nuit dans la forêt,le sac bourré d’explosifs et je… »Il laisse sa phrase en suspens, et conclut : « Comme le font les gens d’ici. »

Dimanche 9 août, trois camions chargés de transporter du charbon ont cramé à une vingtaine de miles de Rock Creek. Le shérif promet une récompense pour toute information.

Article publié dans CQFD N°70, septembre 2009.






>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |