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CQFD N°070


JE VOUS ÉCRIS DE L’USINE

BERNARD, UN ROUGE EN BLEU

Mis à jour le :15 septembre 2009. Auteur : Jean-Pierre Levaray.


E NE VAIS PAS vous raconter ma vie,mais j’ai connu un été quelque peu meurtrier dans mon entourage (cancers, suicide). Parmi eux, il y a eu Bernard. Un ancien collègue qui a bossé à l’usine pendant toute sa carrière et qui a sacrément morflé. Il s’est éteint à 66 ans, parce qu’il ne pouvait plus respirer. 66 ans, quand nos gouvernants et nos patrons parlent de nous obliger à turbiner jusqu’à 67, voire 70 ans, c’est dire si ça ne va pas le faire. D’autant que des copains morts à peine arrivés en retraite, il y en a des paquets.

Bernard était « ouvrier de fabrication  », c’est-à-dire qu’il bossait dans un atelier où on fabriquait de l’acide phosphorique. Un acide bien décapant qu’on utilisait jusque récemment dans la fabrication d’engrais (mais aussi de certains produits alimentaires). Quand il est arrivé là, l’atelier semblait moderne par rapport à ces vieux ateliers d’engrais qui ressemblaient à Cayenne et où on ne faisait pas de vieux os. Seulement, travailler dans les poussières de gypse et de phosphate et dans les vapeurs d’acide, ça lui a dézingué les poumons à Bernard.

Suite à ses premiers problèmes respiratoires, Bernard fut réorienté « à la journée » vers un poste de nettoyage. Il balayait la cour et notamment les poussières de soufre ; il lavait les matelas de calorifugeage, pleins de poussières, de laine de verre et peut-être d’amiante. Tout cela ne devait pas arranger l’état de ses bronches. Sans doute que s’il avait été moins revendicatif, il aurait atterri dans un bureau,mais pas question. De toute façon, pour Bernard, travailler dans un bureau, pas loin des chefs, ce n’était vraiment pas possible. En plus, Bernard n’était pas quelqu’un qui cherchait à grimper dans la hiérarchie. Il était prolo un point c’est tout. Il revendiquait son appartenance à la classe ouvrière. Pas question de chercher à grimper, à devenir petit chef. Il n’aurait pas supporté. Toute sa vie, il est venu au boulot en mobylette, sauf les dernières années où il a quand même acheté une 4L.

Bernard était donc un prolo de base, avec la culture qui va avec et surtout un engagement. Parce que, en plus, il était communiste et militant, adhérent à la Cellule Jean-Valentin de l’usine. Pas un beau parleur, mais plutôt un actif, de ceux et celles qui ne se posaient pas de question sur la ligne du Parti. Et même si ce dernier périclitait, il restait fidèle. Jusqu’à il y a encore quelques années, il venait vendre L’Huma à la porte de l’usine, où lors de réunions du syndicat. Pour autant, il n’était pas stalinien pratiquant et ne s’en prenait jamais aux trotskistes ni aux anars, considérant qu’ils étaient quand même du bon côté.

Et puis son état s’est aggravé. Les séjours à l’hôpital se sont multipliés et il a été mis en arrêt longue durée. Les traitements, à base de cortisone, l’ont fait grossir. Tellement qu’il ne pouvait plus se déplacer qu’avec difficulté. Finies les manifs,les réunions. Il passait à l’usine, au comité d’établissement ou au syndicat quand son état le permettait. Lorsqu’il pouvait, quelques heures, quitter son matériel d’assistance respiratoire. Et puis il est mort, de façon pas très douce, en s’asphyxiant. J’avais un peu parlé de lui dans Putain d’usine [1], en disant qu’il ne ferait pas de vieux os et j’avais eu les boules lorsque j’ai su qu’il lisait le livre et que, donc, il s’y reconnaîtrait. Mais, il est venu me remercier et me dire que c’était bien de parler de ça. Mais bon… Encore un copain sur la liste, longue, des collègues morts à cause du travail.

Pour le groupe Total, l’été fut également catastrophique  : deux jeunes ouvriers morts en allumant un four à la raffinerie de Carling ; une fuite d’ammoniac et sept personnes intoxiquées, sur le site GPN de Grandpuits ; une cuve d’acide sulfurique qui explose à la raffinerie de Gonfreville, près du Havre : trois blessés graves. Cela s’ajoute à quatre autres accidents qui se sont produits depuis le début de l’année, dont deux mortels. Total se présente comme le fleuron de l’industrie française, mais, pour la sécurité comme pour le reste, il ne s’agit que de discours.

Article publié dans CQFD N°70, septembre 2009.


[1] Éditions L’Insomniaque.





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