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CQFD N°070


LES VIEUX DOSSIERS DE BOB

CANON À KANAK

Mis à jour le :19 octobre 2009. Auteur : Robert M. Duchêne.


L Y A 4000 ANS, une population d’Homo sapiens sapiens appelés aujourd’hui « Kanaks » découvre la Nouvelle- Calédonie et îles adjacentes et s’y installe. En 1854, une autre portion d’Homo sapiens sapiens appelés « Français » se déclare unilatéralement détentrice de la Nouvelle-Calédonie et îles adjacentes. En 1874 enfin, un individu de l’espèce Homo sapiens sapiens appelé « troufion » débarque en Nouvelle-Calédonie. Michel Millet, artisan carrier du Mâconnais, a tiré le mauvais numéro (le 3), et a été incorporé à l’armée française pour quatre ans de service. À Nouméa, il est probablement maton au bagne où sont enfermés les Communards déportés. Mais bien avant la quille, en juin 1878, voilà que les Kanaks de la côte nord se révoltent face à l’avancée de la machine coloniale qui les refoule des meilleures terres, les affame, les exploite, menace de les faire disparaître [1] comme le dodo, l’oiseau de l’île Maurice anéanti par les Hollandais au XVIIe siècle. Colons assassinés, fermes pillées, l’armée se met en branle et Millet Michel, moustaches frémissantes, est envoyé casser du Kanak, en compagnie d’un canon de métal dur et lourd dont il a la responsabilité. Son heure de gloire a sonné, il le sait, il le sent, il faut qu’il écrive au jour le jour les événements qui vont suivre : « l’envie de tué un canac, m’a donner toute énergie [2]. »

Michel Millet est à peine alphabétisé. Sa grammaire est inexistante,ainsi que son orthographe,et sa syntaxe est une création qu’il s’invente pour les besoins de la cause. Mais Millet se révèle un écrivain inattendu, et un écrivain de talent. À la lecture de ses carnets, le monde calédonien plongé dans la Grande Insurrection prend vie : formes, couleurs, odeurs, sensations, la pluie, le chaud, la faim, le froid. Millet écrit au ras du sol. Tandis que tout le monde, à l’époque comme aujourd’hui, théorise sur le sens fondamental de la Grande Insurrection, qu’une Louise Michel enfiévrée accomplit le geste devenu légendaire d’envoyer un morceau de son écharpe rouge de communarde au supposé chef de l’insurrection, Ataï, Millet raconte sa petite histoire de troufion de base dont le principal enjeu est de pouvoir bouffer à sa faim.

La révolte brûle, s’enflamme de juin 1878 à avril 1879 : le commandant militaire français Gally-Passebosc est flingué par Ataï. Ataï est flingué par les auxiliaires kanaks. L’armée française recrute les condamnés déportés contre une remise de peine – y compris des Kabyles ex-insurgés eux aussi,eux aussi envoyés se calmer à l’autre bout du monde – et écrase progressivement les tribus : Millet, avec son canon sur le dos, arrive toujours à la bourre. Ça chauffe quelque part, il se précipite et tout est déjà fini quand il se pointe : on envoie quelques coups de canons au pif dans les taillis. Le canonnier fera très exactement zéro victime dans sa campagne. Mais il continue d’écrire. Et du fond de son bon sens d’homme de peu, le carrier se met à regarder ce qui l’entoure et, singulièrement, à observer les Kanaks, chez qui il se trouve coincé à faire le militaire : une jeune femme se tresse une jupe végétale (« Elle avait du chique comme canac »), des guerriers s’exercent à la fronde, des jeunes lui tirent les pieds en riant pour le réveiller dans une case, et même lorsqu’on lui apporte pour qu’il la mette en terre la tête coupée d’un chef insurgé, il prend le temps de la dévisager : « Cette figure etait grossiere, pas tros vieilles, avaient l’air inteligente. » S’il ne théorise rien, il ne présume non plus de rien. Insensiblement, son récit, ses phrases torturées, ses mots massacrés pleins de vigueur expressive évoquent bien mieux qu’une expérience. Ce que Millet donne à lire c’est une rencontre. Une rencontre, c’est-à-dire un apprentissage, l’apprentissage d’une humanité. La révolte de 1878 sera écrasée dans le sang, les survivants déportés sur les îles adjacentes. Les luttes kanaks de 1878 à 1917 et 1984 ont eu pour objet de mettre fin au déni d’existence que la force coloniale leur a imposé. Lire les carnets de Michel Millet pourrait peut-être servir à ne pas perdre de vue que les Homo sapiens sapiens appelés « Kanaks » peuplent cette terre depuis 4000ans. Toute considération sur la Nouvelle- Calédonie doit commencer par cette reconnaissance ; c’est la leçon de Millet Michel, bidasse dans la Révolte de 1878.

Article publié dans CQFD N°70, septembre 2009.


[1] Au début du xxe siècle, on estime leur population à 20% de ce qu’elle avait été 50 ans plus tôt.

[2] Michel Millet, 1878. Carnets de campagne en Nouvelle-Calédonie. Préface d’Alban Bensa. Précédé de La guerre d’Ataï, récit kanak de Téâ Henri Wênêmuu, éditions Anacharsis, 2004.





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CANON À KANAK
elian | 14 décembre 2009 |

Bonjour,

suite à cet article, j’aimerai bine acheter ce livre mais j’arrive pas à le trouver

vous savez où je pourrai l’acheter ?

Vous l’avez ? je puex vous le commander ?

J’habite à St Etienne (42)

 

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