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CQFD N°070


RENCONTRES MEXICAINES

« LA LUTTE NOUS REND ÉGAUX »

Mis à jour le :19 octobre 2009. Auteur : Kali Basa.

Atenco et Oaxaca sont des lieux emblématiques de la capacité de résistance du peuple mexicain et de la violence que les gouvernants sont prêts à déchaîner pour en venir à bout. Deux femmes et un homme sont venus en témoigner cet été en Europe.

ROIS SOMBREROS MEXICAINS sous le soleil parisien : Trinidad Ramirez et Catalina González, porte-parole du Frente de Pueblos en Defensa de la Tierra (FPDT), et Rubén Valencia, de Voces Oaxaqueñas Construyendo Autonomía y Libertad (Vocal), sont là pour partager l’expérience de combats douloureux mais bien vivants. « Nous payons pour avoir résisté en 2001 au décret d’expropriation de 4550 hectares en vue de la construction d’un aéroport, rappelle Trini. À l’origine de notre lutte pour la liberté, il y a la lutte pour la terre qui nous a vus naître. À l’époque, le président Fox disait qu’Atenco avait “tiré le gros lot”,mais on ne l’a pas cru, on s’est battus et on a gagné. Le gouvernement ne nous l’a jamais pardonné.  » Trini est l’épouse de Nacho del Valle, qui a été condamné, tenez-vous bien, à 112 ans de prison. Catalina est plus chanceuse : son compagnon, Felipe Álvarez, n’a lui écopé que de… 67 ans [1]. Et pourquoi ? Pour s’être montré actif dans la lutte sociale. Les 3 et 4 mai 2006, une opération policière d’une violence inouïe contre les fleuristes ambulants de Texcoco et les paysans d’Atenco s’est soldée par la mort de deux jeunes et 207 détentions assorties d’abus sexuels, tortures, humiliations. C’était une vengeance d’État préméditée et un terrible avertissement lancé à tous ceux qui osent dire non. Trois ans après, douze comuneros sont encore en prison. « À Oaxaca aussi, la défense du territoire est au coeur de chaque lutte, abonde Rubén. Pas seulement la terre en tant que telle,mais le territoire : le quartier, le village… Et toute résistance s’accompagne d’une répression. Partout où se développent les projets du Plan MesoAmérica [nouveau nom donné à l’impopulaire Plan Puebla Panamá], champs d’éoliennes, barrages, autoroutes, il y a des bases militaires. La ville d’Oaxaca est sous surveillance permanente de la PFP [Police Fédérale Préventive : police militaire créée en 1998, fruit de la coopération franco-mexicaine]. Il y a des assassinats, des agressions, des disparitions… Depuis le soulèvement populaire de 2006, ils ont peur de la population, ils savent de quoi elle est capable. »

« Nous allons de procès en recours pour nos prisonniers, mais la justice n’est pas rendue, constate Trini. Il y a deux mandats d’arrêt en cours. Je n’ai pas vu ma fille América depuis le 2 mai 2006, elle vit cachée et pour elle il n’y a plus de recours en justice possible, alors qu’elle n’était même pas là le jour des faits. Juste avant de partir en Europe, j’ai reçu la notification d’une amende de 150000 pesos [près de 10 000 euros] avec menace de saisie de notre maison.Nous subissons un harcèlement permanent. » C’est un projet d’écotourisme qui prétend aujourd’hui accaparer leurs terres… « Les conditions de vie de nos prisonniers empirent sans cesse, dénonce Catalina. À l’Altiplano [prison de haute sécurité], le nombre de visites mensuelles est passé de quatre à trois et risque d’être réduit à une seule d’ici peu. On rogne sur leurs rations de nourriture, on leur balance de l’eau bouillante au moment de la douche, ils n’ont pas le droit de se voir, ni de sortir dans la cour. Ils sont victimes de traitements dégradants :on les oblige à se déshabiller et des chiens viennent renifler leur sexe. C’est arrivé la dernière fois que j’ai vu Felipe.Je suis fière de lui, il tient le coup.À la prison Molino de Flores, les visiteurs aussi sont victimes d’humiliations, on les oblige à se dénuder. » La police a-t-elle été inquiétée pour les exactions commises en mai 2006 ? « Sur toutes les femmes violées lors de l’opération, seules six ont osé porter plainte, regrette Trini. Mais pas un seul policier n’est poursuivi. Il y a trop de dirigeants directement impliqués, jusqu’au gouverneur. »

Où en sont les luttes sociales d’Oaxaca ? « Les médias officiels veulent faire croire que l’Assemblée des peuples d’Oaxaca (APPO) a disparu, car il n’y a plus d’assemblée unique, analyse Rubén. Mais la lutte s’est territorialisée, le mouvement est plus ample. Il y a eu une prise de conscience de la nécessité d’articuler les luttes. Des communautés qui réclament la baisse des prix de l’électricité ne veulent pas que cette réduction se fasse aux dépens d’autres territoires où l’on se bat contre la construction de barrages. Elles ont donc développé des aérogénérateurs à usage familial. Résultat : malgré la répression, aucun des grands projets d’exploitation n’a pu être mené à bien pour l’instant. » Et les contrats bidons que les multinationales avaient fait signer aux paysans de Juchitán pour récupérer leurs terres et développer un parc d’éoliennes ont été reconnus nuls. « Il ne s’agit plus seulement de demander la démission des gouvernants comme en 2006, mais de construire l’autonomie localement, en tenant compte de la spécificité de chaque processus. C’est un autre type d’articulation, pas seulement des revendications et des mots, mais des actes et de l’organisation collective. On a dit que 2007 avait été l’année de la peur. 2009 est l’année de la réorganisation. »

Quel type de solidarité êtes-vous venus chercher ? « L’échange et le partage d’expériences est important, pense Rubén. Et nous voudrions tisser des liens au niveau international, entre mouvements sociaux. » Trini conclut : « J’ai appris à regarder l’ennemi en face, à ne pas baisser les yeux en disant “oui, monsieur”. Nous sommes venues jusqu’ici, dans ce beau pays, portées par la force de nos compagnons, pour dire la vérité. La lutte collective nous rend égaux. D’où la campagne : “Justice pour les innocents, justice pour nos morts”. Pour que la volonté du peuple soit un jour respectée. »

Solidarité avec les prisonniers d’Atenco : chèques à l’ordre du CSPCL – CSPCL, 33, rue des Vignoles, Paris.

Campagne justice et liberté pour Atenco : http://www.atencolibertadyjusticia.com
Vocal :http://lahaine.org/vocal/
Article publié dans CQFD N°70, septembre 2009.

[1] Pour « séquestration de fonctionnaires et entrave à la circulation ».





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