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CQFD N°070


MARGNAT DISSOUT 48 EMPLOIS DANS L’ACIDE TARTRIQUE

L’USINE ET LA MER

Mis à jour le :19 octobre 2009. Auteur : Nicolas Arraitz.

Le 6 juillet, à Marseille, l’usine Legré-Mante (seule productrice d’acide tartrique en France) est brutalement fermée par la famille Margnat, championne du gros rouge qui tache (Kiravi, Vieux Papes…). Mais les ouvriers, jetés à la rue « comme des moins-que-rien » à la veille des vacances, occupent la boîte et dévoilent une sombre affaire de spéculation immobilière.

MAISON FONDÉE EN 1784 », vante le blason de Legré-Mante, établissement installé à la pointe sud de Marseille, en bord de mer. On y produit de l’acide tartrique à partir de la lie du vin. Issu d’un procédé impliquant acides sulfurique et chlorhydrique, soude et autre chlorate, ce produit miracle peut ensuite être utilisé pour acidifier jus de fruits et sodas, stabiliser le goût et la couleur de petits pois en conserve, rendre effervescents les comprimés de Sanofi, retarder la prise des ciments ou polir et nettoyer les métaux. Il peut aussi aider à la vinification de certains raisins cueillis trop mûrs…

Début juillet, après s’être déclarée en cessation de paiements, la direction met les voiles, laissant sept vigiles sur place. Le 23 juillet, le tribunal de commerce place l’usine en liquidation judiciaire. Le lendemain, les plus décidés des employés occupent l’antique fabrique. Le préfet refuse de communiquer mais, à l’aube du 13 août, il lance deux compagnies de CRS, deux camions de pompiers, les services de déminage et des agents de la PJ à l’assaut du site, gardé à cette heure-là par… deux ouvriers. « Ils nous ont plaqués sur la table en exigeant qu’on leur dise où étaient cachés les autres. Les autres ? Ils dormaient, chez eux ! », racontent les deux redoutables prolos en question, assis devant le portail – car l’usine a depuis été réoccupée. Le 13, la police a brandi des bombonnes de gaz (vides) et des cocktails Molotov (remplis d’eau) devant la presse pour accréditer un nouveau cas de terrorisme industriel. Les ouvriers ont contre-attaqué en dévoilant le pot aux roses : derrière leur brutale mise à la rue (pas de salaires depuis juillet) se cache une opération de spéculation immobilière soigneusement préméditée.

Porte d’entrée du futur parc national des Calanques, le quartier de la Madrague-Montredon va connaître une forte plus-value. Et même si la décontamination des sols coûtera cher [1], on offre déjà plus de 42 millions d’euros pour ces 17 hectares… On ? Le Crédit Agricole Immobilier. Gilles Margnat affirme que cette offre fut sans lendemain. Mensonge !, s’insurgent les travailleurs. Et ils le prouvent avec des documents accablants, qu’une main anonyme a glissés sous la porte de leur local syndical.
1) L’offre du Crédit Agricole, datée du 29 juin 2007 ;
2) Le devis pour une mission (confidentielle) du cabinet d’avocats Fidal, chargé « d’optimiser la cession des terrains », et qui révèle que, dès juillet 2007, Benjamin Margnat considère « l’arrêt d’activité […] inévitable à l’horizon 2008-2009 ») ;
3) Le compte-rendu (confidentiel) d’une réunion de travail avec Gilles Margnat, dans lequel la société Brownfields, spécialisée dans «  la reconversion de sites industriels pollués », se propose d’« accompagner » Margnat « jusqu’à la cession du site aux promoteurs » ;
4) Une lettre manuscrite (confidentielle) de Gilles Margnat à un proche, où il énumère les préalables à la vente : arrêt d’activité, résolution des problèmes sociaux, environnementaux et, « bien sûr », fiscaux, juridiques et financiers (« J’y travaille », conclut-il vaillamment, mais « les frais de dépollution seront bien sûr à notre charge. ») Les experts de Brownfields le soulignaient : « Les objectifs des actionnaires familiaux sont différents. Certains souhaitent céder leur participation en l’état, d’autres veulent accompagner le projet de reconversion jusqu’à son terme, mais sans avoir à participer aux investissements.  » Manque de bol, la dépollution incombe au dernier exploitant…

Préoccupé par toutes ces dépenses, Margnat a sans doute trouvé malin de zapper le plan social, avec son fastidieux cortège de négociations, indemnités et reclassements… En jouant la fermeture imprévisible, il botte en touche : le coût des licenciements sera supporté par la collectivité. Malgré les documents prouvant la magouille, le tribunal de commerce a donc entériné ce coup de force. Martial Eymard, secrétaire du CE et délégué CGT, ne décolère pas : « C’est encore et toujours la loi du plus fort ! Les gars me disent qu’il faut vraiment être con pour passer sa vie à travailler… » La rage et la désillusion s’étalent sur le mur d’enceinte : « Les juges sont à vendre, pas nous ! », « Chômeur en force », « Il faut brûler pour être écouté ? », « Margnat escroc : BOUM ! », « Sarkozy, je te vois pas », « Margnat, il y a un point en commun entre ton caviar et nos pépitos : ils sont achetés avec notre sueur ».

Ici, on imagine mal une reprise de l’activité sous contrôle ouvrier, comme chez Chaffoteaux-et-Maury, à Saint-Brieuc. Margnat justifie a posteriori sa fuite, invoquant la crise, la concurrence chinoise, un arrêté préfectoral prohibant l’activité nocturne, des normes environnementales trop contraignantes… Et en réoccupant l’usine, les ouvriers ont découvert une partie du matériel vandalisé. Du côté des politiques, silence radio. « Rendre la mer aux Marseillais », trompette le maire depuis des années. Résultat ? Au nord de la ville, les plages sont transformées en garage à yachts. Plus près du centre, la destruction de la passerelle du littoral allait libérer la vue sur la rade : mais les buildings en verre fumé boucheront bientôt l’horizon encore plus radicalement. Au sud, c’est le chemin des Calanques qui est convoité. Entre collines et rivage, la Madrague-Montredon ressemble encore à un village de pêcheurs, avec ses maisonnettes aux toits en fibrociment ondulé. Quel anachronisme ! Et, surtout, quel manque à gagner. « Tout ça pour les Parisiens, pas pour les Madraguéens », prophétise un graffiti à l’entrée de l’usine. Retour vers le centre en bus : un clochard apparenté rasta monte avec à la main une bouteille de Villageoise (de chez Margnat) et taquine une dame : «  Une vraie Marseillaise, avec votre portable à un euro. » Puis il s’assoit et tourne son regard vers le large. Il fredonne « Ma Benz », le rap le plus bling-bling de NTM. Margnat nique tes morts ?

Article publié dans CQFD N°70, septembre 2009.


[1] Selon une inspection de la Drire (Direction régionale de l’industrie, de la recherche et de l’environnement), les sols contiennent jusqu’à 74500 mg de plomb (par kilo), 8000 mg d’arsenic et 180 mg de cadmium.





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