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CQFD N°068


TOP MANTA CONTRE COPYRIGHT

LA CULTURE CLANDO

Mis à jour le :15 juin 2009. Auteur : Raúl Guillén.

À Madrid,un mouvement de sans-papiers sans précédent se bat pour la dépénalisation de la vente à la sauvette de CD et DVD piratés. Ce moyen de subsistance, sévèrement réprimé depuis quelques mois, les place à l’intersection de plusieurs combats. Moussa nous raconte.

U BOUT de trois arrestations, raconte Moussa le Sénégalais, mes potes et moi, on a décidé de créer une association : Les Sans- Papiers de Madrid. On est maintenant plus de 300. On a ressenti la nécessité de se regrouper, surtout face aux rafles, qui devenaient très dures. Nous voulons juste pouvoir gagner notre vie. » Comme la plupart des forçats du top manta [1], Moussa est arrivé en patera, petit bateau de fortune à bord desquels des milliers de clandestins jouent leur vie en tentant d’atteindre les côtes espagnoles. Le bilan est accablant  : 13 000 corps ont été officiellement retrouvés depuis 1998 dans le détroit de Gibraltar et aux Canaries. Mais personne ne sait dire exactement quel est le chiffre réel. Le double ? Le triple ? « Nous sommes tous arrivés ici en patera, poursuit Moussa. On n’oublie pas nos frères qui sont au fond de la mer et nous continuons la dérive. La dérive… On a organisé une marche sous ce nom, en octobre dernier. Je ne m’attendais pas à voir autant de monde. Ceux qui ont finalement mené la manif, ce n’étaient pas les copains. Ces gars n’étaient même pas venus aux réunions. Ils ont pris le mégaphone en main et ont commencé à crier “Libertad !, Libertad !” »

Moussa précise les buts de l’association : « On est là pour pouvoir bosser et on doit s’entraider. Nous n’avons pas d’organigramme, pas de hiérarchie, on travaille par groupes et on essaie d’écouter les gens. La dernière manif, c’était pour dépénaliser le top manta et trouver une solution aux problèmes qu’ont ceux qui gagnent leur pain comme ça. Le top manta a été pénalisé en 2003 et 2004. Maintenant, une fois que tu as été arrêté, incarcéré ou condamné pour ça, tu sais que tu n’auras jamais tes papiers. Tu te trouves le dos au mur, tu n’as rien à perdre et donc tu fonces et ta seule sortie c’est de continuer dans l’illégalité. C’est pour cela qu’il faut dépénaliser, pour avoir un jour la possibilité d’avoir la carte de séjour. Nous, nous avons tous des métiers, nous sommes pêcheur, soudeur, charpentier, professeur de maths. Nous voulons juste des papiers pour pouvoir les exercer. Il faut dépénaliser notre gagne-pain actuel pour pouvoir un jour avoir les papiers. » Et il ne s’agit pas de peines symboliques : de six mois à deux ans de prison en plus d’un certain nombre de joursamendes compris entre douze et vingtquatre mois. En février 2009, il y avait soixante-trois manteros écroués, avec des amendes qui dépassaient parfois les 3 000 euros, et des centaines d’enquêtes ouvertes.

Moussa et ses amis « clandos » sont cette variable d’ajustement que l’Europe voudrait maintenir dans les limbes de l’invisibilité sociale. Une marge de manoeuvre qui rue de plus en plus dans les brancards et questionne la fiction du droit. « Nous, tout ce qu’on demande c’est de vivre de notre métier, de travailler. Pour cela il nous faut des papiers, pour cela il faut être ici trois ans, et c’est impossible sans travailler et, si tu as eu des problèmes avec la justice, tu n’auras jamais de papiers. Pour avoir une chance de s’en sortir, il faut que la vente au top manta soit dépénalisée. Ce sont les lois européennes qui nous ont mis dans cette situation, ce sont ces lois qui nous affectent et qu’il faut changer. » Pour conclure, Moussa évoque l’essentiel, le vrai « choc des civilisations » : « Quand nous arrivons ici, par rapport à notre vie là-bas, c’est une autre réalité. Tu as déjà tout vendu pour venir ici, tu n’as pas la carte de séjour et ici il n’y a pas de solidarité. Là-bas, une personne qui travaille, un frère, un père, peut nourrir une famille de vingt personnes. Ici par contre il n’y a pas cette solidarité, même entre les compatriotes. Ici, c’est autre chose. Tu dois payer pour tout, pour te loger, pour manger, pour t’habiller. Et ça commence un peu là-bas aussi, dans les grandes villes, à Dakar par exemple. C’est la vie, c’est comme ça, ils appellent ça le développement. L’égoïsme va forcément avec le développement, il faut le dire. Tu dois payer ton loyer, ta nourriture et tu ne peux plus partager.  »

Article publié dans CQFD N°68, juin 2009.


[1] Top manta, c’est le Top 50 mis en vente sur un tissu (manta) jeté à même le sol d’un couloir de métro ou d’un trottoir, facile à remballer quand la loi pointe son nez.





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