Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°068
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°068


DU CÔTÉ DE CHEZ LES RUSTIQUES

CROISADE CONTRE LES MUTANTS

Mis à jour le :15 juin 2009. Auteur : Jean-Claude Leyraud.

Sous la pression de l’opinion, la transgenèse a été réglementée par l’Union européenne. Qu’à cela ne tienne : les industriels de l’agro-alimentaire réactivent la mutagenèse, et font ainsi entrer les honnis OGM par la fenêtre. Face à cette nouvelle arnaque, quelle riposte ?

T MAINTENANT, les OGM clandestins ! Le 20 mai, deux cents manifestants, dont un certain nombre illuminés par leur rôle citoyen, ont convergé vers la zone industrielle de Bollène (Vaucluse), où le Centre technique interprofessionnel des oléagineux métropolitains (Cetiom) organisait, à l’intention des agriculteurs, une visite guidée de ses cultures en plein champ de plantes résistantes aux pesticides. « Ces plantes, obtenues par mutagenèse « incitée », sont bien des OGM et génèrent les mêmes risques que les plantes obtenues par transgenèse, et pourtant elles ont été exclues du champ d’application de la directive européenne2001/18 qui réglemente aujourd’hui les OGM. Cela permet aux firmes de faire la même chose qu’avec les OGM issus de la transgenèse, breveter le vivant,mais sans avoir à supporter la longueur des évaluations sur la santé et l’environnement, des procédures de demande d’autorisation d’essais, et les risques de refus par l’opinion européenne » [extrait du tract du Collectif Sans-OGM]. La mutagenèse [1], en agronomie, ce n’est pas nouveau. Il y a longtemps qu’on la pratique, à coup de chimie ou de rayons ionisants. Ce qui est nouveau, après le soja Roundup-Ready de Monsanto, tolérant au glyphosate par transgenèse, ce sont ces tournesols (et bientôt des colzas) rendus tolérants aux herbicides par mutagenèse. Lors de cette visite, ont été vantées deux variétés de tournesol fabriquées par deux firmes, BASF et Pioneer, chacune résistante au seul herbicide maison. Mais si l’une des variétés était bien issue d’une exposition à une substance mutagène,donc un OGM, l’autre a acquis sa résistance par des mutations qui sont apparues « spontanément » chez des formes sauvages de tournesol adventice [2]. Là, il ne s’agit pas d’OGM et les opposants étaient bien emmerdés.

Il va falloir aller à la source du problème. À ma droite, des firmes qui, sous peine de disparaître, doivent tout faire à la fois : lutter contre une concurrence féroce, inventer sans cesse de nouvelles molécules chimiques, et les vendre. C’est-à-dire tout faire pour « fidéliser » leur clientèle d’esclaves paysans. Leur jusqu’au-boutisme commercial –et non pas leur idéologie– les pousse à fomenter une dépendance totale des paysans,et donc à breveter le vivant. À ma gauche, les agriculteurs, qui sont prêts à tout pour maintenir leur rang dans la course au profit, et donc baisser leurs coûts de production. Ces nouveaux tournesols les intéressent parce qu’ils pourront les traiter en post-levée (une fois la plante levée), ce qui facilite le désherbage chimique et permet d’économiser le travail mécanique. Et puis,entre le marteau et l’enclume, ces bons citoyens qui pensent être investis d’une mission par les 85 % de Français ne voulant pas d’OGM dans leur assiette. Comme cette exaltée qui m’a confié avoir rêvé d’Hugo (Chávez), « celui qui a dit à Monsanto –Monsalaud !– dégage de mon pays,on ne veut pas de tes saloperies d’OGM. C’est pas en France qu’on aurait des hommes de cette trempe ! »

Les agriculteurs étaient acheminés jusqu’aux champs d’essai par navette. Les activistes ont, eux, dû s’y rendre à pied : deux kilomètres sous un soleil de plomb. Pendant que leur croisade citoyenne, munie de tracts explicatifs, s’ébranlait pour « une communication positive vers les agriculteurs », les leaders des « sans-OGM » (délégués nationaux de la Conf’, ATTAC, Les Faucheurs volontaires, des scientifiques…) rencontraient autour d’une table les responsables du Cetiom : le directeur, brièvement ; un administrateur, agriculteur dynamique et rigolard ; et un ingénieur en biologie responsable des essais. Ces trois gugusses se sont d’abord étonnés qu’une opposition se réveille au bout de quarante ans de mutagenèse. Au-delà de la lutte contre les OGM, il a donc fallu faire le procès d’une agriculture qui, par ses « erreurs » de gestion de la matière organique, entraîne une résistance accrue des mauvaises herbes, nécessitant toujours plus d’herbicides. « Mais justement, rétorque l’agriculteur, aujourd’hui on a dans la boîte à outils des plantes qui résistent à un herbicide, on peut donc désherber plus tard et seulement là où c’est nécessaire. C’est un bénéfice pour l’environnement. » Sauf qu’en Amérique, où ça se fait depuis dix ans, les « mauvaises herbes » sont devenues tolérantes aux pesticides, les doses ne font qu’augmenter et 150000 hectares sont devenus incultivables. Mais pour l’ingénieur, « ça n’arrive qu’en Amérique ces choses-là, ici on raisonne l’utilisation des pesticides, et on a un code de bonnes pratiques ». En conclusion, une vague promesse de porter le débat au sein du Cetiom…

Vers 17 h, en ordre dispersé, les croisés regagnaient le camp de base, déçus de n’avoir pu « échanger avec les paysans » : ces derniers les ont regardé l’air narquois, sans un mot. Pas d’agressivité, mais une incompréhension totale. L’enseignement de cette journée, pour les plus lucides, c’est que la lutte doit se porter vers des actions radicales contre les pesticides, qui sont la principale raison d’être des OGM. Le jusqu’au-boutisme commercial de l’agro-industrie et l’esclavage librement consenti des agriculteurs enchaînés aux lois du marché, voilà des paramètres incontournables.

Article publié dans CQFD N°68, juin 2009.


[1] Contrairement à la transgenèse, la mutagenèse ne nécessite pas d’apport de matériel génétique extérieur, mais il s’agit bien de modification génétique. La mutagenèse est aléatoire dans la mesure où c’est tout le génome qui est soumis à une exposition à la substance mutagène. En raison du caractère aléatoire de l’exposition, on ne sait rien ou pas grandchose sur l’existence et les effets d’éventuelles mutations non désirées…

[2] Se dit d’une espèce végétale indésirable,présente dans la culture d’une autre espèce.





>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |