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CQFD N°068


LES VIEUX DOSSIERS D’IFFIK

DES DEMOISELLES QUI EN AVAIENT

Mis à jour le :15 juin 2009. Auteur : Iffik Le Guen.


rance, première moitié du XIXe siècle, au croisement de l’affirmation de l’État jacobin, des balbutiements du capitalisme industriel et de l’avènement d’une bourgeoisie de plus en plus décomplexée, une jacquerie, mi-guévariste, mi-carnavalesque va enflammer le pays pyrénéen pendant plus de 40 ans : la révolte des « Demoiselles ».

En 1870 encore, le maire d’une petite commune d’Ariège peut affirmer : « Toute forêt, quel qu’en soit le propriétaire, est à tous. » Il est vrai que, dans le bon pays de France, l’usage collectif des espaces forestiers est une condition indispensable à la survie des communautés villageoises, surtout dans un contexte de fort accroissement de la population. On récupère tout : les troncs d’arbres pour la construction, les vieilles branches pour le chauffage, les clairières pour envoyer paître de maigres troupeaux, etc. Les « enclavistes », rudes ruraux vivant au milieu des bois, défrichent quelques parcelles pour faire de la culture sur brûlis.Particularité des Pyrénées, cet usage collectif remontant à des temps immémoriaux, le nobliau du coin n’a rien à redire (sinon grosse mornifle et pulvérisation du castel façon puzzle). Les révolutionnaires de 1789, ayant d’autres vendéens à fouetter, ont eu la sagesse de transférer la propriété des forêts aux communes nouvellement créées. Mais Napoléon Ier fait l’énorme bourde de passer le domaine forestier sous la coupe de l’État pour en exploiter les fruits à des fins exclusivement martiales. Une fois l’idole à bicorne de Christian Clavier trépassée, l’Ancien Régime, de retour aux affaires, aggrave son cas en s’empressant de revendre ces biens désormais nationaux à de gros bourgeois. Recrutant des gardes forestiers privés, « les Salamandres » (en uniforme jaune et noir) pour chasser les paysans, les nouveaux notables, également maîtres de forges, déboisent à hache forcée (15000 ha par an) pour alimenter les machines à vapeur de l’industrie naissante.

Le Code forestier de 1827, confirmant la suppression de tous les droits coutumiers, et la généralisation d’une innovation procédurale, le procès-verbal (pour la seule Ariège, 192 en 1825, 2 300 en 1840), vont mettre le feu aux poudres dans l’ensemble de l’Hexagone et plus vivement dans les départements pyrénéens. Un vieillard sans le sou se voit lourdement mis à l’amende pour une récolte illicite de « 25 cl de glands ». Des enclavistes sont poursuivis suite à des méfaits commis par des paysans suffisamment à l’aise pour graisser la papatte aux « Salamandres ». Trop, c’est trop, et, dès 1829, le pays est parcouru de commandos de travestis, les « Demoiselles », aussi insaisissables qu’efficaces. Cheveux longs, visages barbouillés de noir, coiffés d’un bonnet burlesque, d’un casque militaire (le mouvement compte de nombreux insoumis et déserteurs) ou d’une peau de mouton, sourcils et moustaches garnis de poils de cochon, revêtus d’une longue chemise de lin blanc, ces jeunes paysans, par petits groupes très mobiles, mettent fin à des perquisitions, saccagent ou détruisent par le feu des propriétés, confisquent des chargements de bois,mettent en fuite, sans coup férir ou après force bastonnades, des troupes de plusieurs dizaines de « Salamandres » ou de bidasses. Leur tactique à base de guérilla est très sûre : harcèlement permanent au moyen de lettres de menaces et de placards sur les édifices publics, raids surprises, regroupements éphémères à l’occasion de démonstrations de force avec des centaines de Demoiselles en grand costume dans les fêtes de village, soutien inconditionnel d’une population que les mouches du Roy n’arrivent pas à soudoyer. Le pouvoir central est complètement débordé et les préfets expliquent leur impuissance à Paris en parlant d’une véritable armée d’un million de soldats commandés par des « Demoiselles Supérieures » et un généralissime « Mademoiselle-la- Grande ». Préfigurant la légitimation de la conquête coloniale, il tente également de diffuser un discours de terreur en assimilant les insurgés à des « cannibales », des « ours », des « Espagnols », des « vagabonds » ou des « criminels en fuite », dévastant tout sur leur passage. Un vieux briscard des campagnes napoléoniennes est placé à la tête d’une force d’occupation considérable de 150 000 hommes. Rien n’y fait, d’autant plus que le postier sabote le courrier administratif, le douanier ferme les yeux, le curé,le franc-maçon et le maire sont d’accord avec les révoltés. Du coup, en 1831, le pouvoir baisse pavillon, abroge le Code forestier en Ariège, décrète une amnistie générale. L’État devra attendre la IIIe République pour imposer sa normalisation des campagnes françaises. Toutefois, on dit qu’aujourd’hui encore, dans certains territoires ruraux, la subversion en jupon guette dans l’ombre, pour déclencher l’insurrection générale à la moindre faiblesse de nos élus démocratiquement nommés…

Article publié dans CQFD N°68, juin 2009.






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