Cinq ans qu’il n’y avait pas eu de
squat politique à Montréal, cinq
ans et celui-ci, le Centre social
autogéré (CSA), n’a duré qu’une
vingtaine d’heures. Le vendredi
29 mai dernier, la manif « festive
et familiale » est partie à l’heure :
500 personnes, une excellente
fanfare « insurrectionnelle », des
discours bien préparés à chaque
étape. Nous sommes au cœur de
Pointe-Saint-Charles : des bâtiments
en brique sur deux ou
trois étages, typiques, des snacks
à l’ancienne avec poutine [1] et
hot-dog. Les manufactures historiques
ont fermé il y a trente
ans et les bâtiments qui les abritaient
sont devenus peu à peu
des « condos [2] » destinés aux
cadres sup’. Le CSA, un gigantesque
entrepôt, se trouve au
bord du canal Lachine, nouvel
axe pour les amoureux des
balades à vélo. Une cinquantaine
de personnes entrent à
l’intérieur, bébés compris, tandis
que les flics, nombreux aux
abords, se contentent de jouer
du gyrophare. Car, côté squatteurs
on a opté pour la négociation
et désigné de gentils
interlocuteurs. N’empêche : si les
occupants ne laissent pas les
pompiers entrer et vérifier si le
bâtiment est bien « sécuritaire »,
c’est l’expulsion, dixitles flics. Or,
ici, la recette est connue : il y a
cinq ans, les habitants du squat
Préfontaine avaient laissé faire.
Et les pompiers ont déployé des
trésors d’imagination avant
d’exiger la fermeture du squat,
sous prétexte d’insalubrité.
Alors cette fois-ci, barricades et puis
c’est tout. Dans la cour du squat,
des tentes d’armée, une cuisine
extérieure et des chiottes sèches
sont montées vite fait. Sur le
mur est vissée une fleur en
métal avec, sur chacun de ses
pétales, un symbole représentant
les différents projets du
centre : ciné-club, bar-spectacle
avec bière brassée maison, garderie,
centre de médias indépendants,
atelier de réparation
de vélos, cantine dédiée à la
récup’. Chacun de ces projets a
déjà son équipe et son mode de
fonctionnement, véritable tentative
de rationalisation des
tâches dans cette usine à gaz
libertaire.
Dans la même veine,
un « code de vie » à l’intérieur du
squat, où sont détaillés comportements
et attitudes à
bannir, est distribué à tous les
soutiens. Chaque virgule semble
avoir été le fruit de laborieux
débats théoriques. Samedi 30,
15 h, un flic débarque, meuleuse
à la main. Il coupe le cadenas
donnant sur la cour tandis que
des poulets à vélo font irruption
au milieu des gens. Stupéfaction.
La porte du squat est fermée
juste à temps. Annonce de l’avis
d’éviction. Les flics mettent près
d’une heure pour franchir les
barricades, mais, quand ils
entrent, tout le monde a déjà
foutu le camp. « Normalement
j’ai la rage, mais là, je suis triste »,
me dit une copine. Malgré tout,
une idée émerge : occuper un
autre lieu. Tout le monde
repart en cortège, fanfare en
tête. Un groupe s’engouffre
dans un autre bâtiment. Les
anti-émeutes se déploient et,
en quelques minutes, la petite
équipe se retrouve à nouveau
dans la rue. Il est 18 h.
Dispersion. Plus tard dans la
soirée, des occupants discutent :
les responsables de la com’, les
super-activistes sont contents,
ceux qui ont bricolé, récupéré
pendant des mois font la
gueule. C’est vrai que les médias
n’ont pas dit qu’il s’agissait de
« voyous anarchistes » comme
à leur habitude, mais il n’y a pas
de lieu, toujours pas. « Le centre
autogéré, il est là pour rester »
disait le slogan. Encore un effort,
tabarnak !
www.centresocialautogere.org.
Article publié dans CQFD N°68, juin 2009.