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CQFD N°005



FLERS : AUTOPSIE D’UNE EXCLUSION

Mis à jour le :15 octobre 2003. Auteur : Georgette Hamonou.

En février 1999, deux élèves voilées étaient exclues d’un collège de Flers, suite à une campagne de presse virulente. Condamnées à l’isolement, les deux gamines y ont perdu un an et demi de vie scolaire. Dans le récit ci-dessous, l’une des rares profs à les avoir défendues raconte le tapage « irrationnel » des collègues, les pressions pour la faire partir et les dégâts causés aux fillettes.
A l’heure où le gouvernement rallume la « guerre du foulard » à l’école et met de l’huile sur le feu en annonçant une loi d’interdiction, je crois entendre la voix des porte-drapeaux du laïcisme s’apprêtant à célébrer leur victoire. Mais qui seront les vainqueurs si cette loi est votée ? Sûrement pas les filles. Lorsqu’a éclaté l’ « affaire » du foulard au collège Jean Monnet de Flers, en décembre 1998, j’étais professeur de français dans cet établissement classé ZEP, où nous étions censés accorder une attention bienveillante aux différences culturelles. La « discrimination » se devait d’être « positive ». Mais il en fut tout autrement en ce triste hiver 98-99… C’est l’histoire d’Esma-Nur et de Belgin, deux fillettes kurdes de 12 ans, élèves de sixième, qui ont été exclues de l’école publique le 11 février 1999, victimes d’un acharnement inouï. Non seulement soixante-huit enseignants du collège, mais la quasi-totalité de leurs collègues de la région, se sont ligués contre les deux enfants et leurs familles, comme s’il en allait de la vie ou de la mort de l’Education nationale ! J’étais seule, avec une autre collègue, à essayer de faire prévaloir leur droit à l’éducation. Bien entendu, je n’ai jamais défendu le port du foulard, n’étant pas croyante et n’ayant aucune sympathie pour la contrainte qu’il fait peser sur les filles. Pas tant le foulard, d’ailleurs, que la jupe longue et la veste noire serrée que les gamines arborent en pleine chaleur de juin… Mais selon moi, le devoir de l’enseignant, quelles que soient ses convictions philosophiques, est de considérer l’Education comme un instrument de culture, un outil d’émancipation et d’apprentissage. Il fallait accepter les deux filles à l’école, comme n’importe quel enfant, pour qu’elles puissent être en mesure, un jour, de faire leurs propres choix d’existence. Peu de gens connaissent l’épilogue provisoire de cette affaire : en septembre 2000, alors que le contentieux était encore entre les mains du tribunal administratif [1], les deux jeunes filles ont été discrètement réinscrites dans l’autre collège de la ville, à la demande de Jack Lang, alors ministre de l’Education. Celui-ci s’est bien gardé de s’expliquer sur cette décision puisqu’aujourd’hui, il se déclare favorable à l’interdiction absolue du foulard… Entre ces deux dates, celle de l’exclusion et celle de la réinscription, que de mots, de discours, de passions, d’articles de presse, d’émissions de radio et de télévision, en France, en Grande-Bretagne, en Hollande et même en Turquie ! Rarement un sujet de société n’aura suscité autant de réactions épidermiques et irrationnelles. Irrationnelle, l’idée que ces deux enfants pourraient faire du « prosélytisme » à l’école. Irrationnel, l’argument selon lequel une coiffure porterait atteinte au principe de sécurité en sport et en technologie. Irrationnelle, l’idée que le foulard serait forcément « dégradant » pour la femme. Que proposons-nous comme image d’émancipation ? Qui réagit à l’utilisation des corps dénudés, souvent féminins, pour vendre n’importe quoi via la publicité ? Qui oserait remettre en cause l’utilisation de la séduction comme moyen d’« arriver » dans la société ? Et si ce foulard était moins un symbole religieux qu’une contestation de nos sacro-saints modèles qui n’ont pour seule légitimité que les lois du marché ? Où sont passés nos droits de l’Homme (voir l’article 18 sur la liberté religieuse), où est passé le droit tout court ? Quand la famille de l’une des filles a demandé son inscription au collège en septembre 98, elle était dans son droit. En la refusant, le principal se mettait hors-la-loi, d’où l’annulation de ce refus par le recteur, qui s’est lui-même déplacé à Flers avec la médiatrice de l’Education nationale, Hanifa Chérifi, pour expliquer aux grévistes qu’il fallait respecter le droit des familles. Peine perdue. Toutes les organisations syndicales des enseignants de Basse-Normandie ont apporté, sans condition et sans débat, leur soutien aux « anti-foulard ». Et que dire de la prise de position de Ségolène Royal, alors ministre de l’enseignement scolaire, qui déclarait au journal La Croix (12/01/99) : « en Turquie, même les mouvements les plus traditionnels acceptent le principe de laïcité qui empêche tout port de signe religieux dans les écoles ». Personne ne lui a dit que c’est précisément le régime autoritaire de la Turquie, pour ne pas dire sa dictature, qui a obligé des familles kurdes comme celles d’Esma-Nur et Belgin à émigrer en France, pays de liberté et de démocratie ? C’est alors que, galvanisés par tant d’éminents soutiens, les professeurs grévistes de Flers ont décidé, en plein ramadan, d’organiser un défilé « anti-foulard » à travers les rues de la ville, au risque de provoquer affrontements et violence. Finalement annulé, ce projet de manifestation n’avait pas échappé à Bruno Mégret qui, de passage dans la région, est venu apporter aux profs un soutien bien embarrassant. Toute cette histoire s’est terminée par le triste conseil de discipline qui a exclu Esma-Nur et Belgin le 11 février 1999, les condamnant à un an et demi de réclusion au domicile familial. Les cours par correspondance du CNED ? Trop compliqués, surtout pour une famille qui ne parle ni ne lit le français. J’ai suivi Belgin tous les mercredi durant cette pénible période et je l’ai vue, petit à petit, sombrer dans la tristesse, la dépression, puis la maladie psychosomatique et enfin l’hospitalisation - la sienne et celle de sa mère. Pour moi non plus, cette affaire n’a pas été sans conséquences. Par « vocation pédagogique », j’avais choisi après vingt-cinq ans de métier de travailler à Flers, en ZEP, où je croyais pouvoir trouver des gens ouverts, bienveillants, intelligents. Or, le principal, les personnels grévistes et des parents d’élèves bien manipulés ont monté contre moi, et dans le but de me faire partir, un dossier diffamatoire qui m’a conduit un beau jour au commissariat de police. On m’accusait de « violences sur mineurs », tout simplement parce que j’avais osé, pendant la récréation, discuter de l’affaire avec deux élèves de 6e dans ma classe. Le principal a fait croire à leurs parents que j’avais « séquestré » les enfants. Avant même que le procureur de la République examine cette plainte absurde et la classe sans suite dans la foulée, j’étais convoquée par le recteur qui m’a aussitôt menacée d’une sanction grave. Tous les jours, au collège, j’étais harcelée par le principal, qui me convoquait pour faire pression. J’ai donc, en désespoir de cause, demandé ma mutation. Aujourd’hui, je travaille dans un autre établissement scolaire, dans une autre ville. Je suis pleine d’amertume quand j’y repense, mais j’ai toujours le sentiment d’avoir fait mon devoir. Et puis j’ai eu le bonheur, à cette occasion, d’avoir découvert ces deux filles formidables que sont Esma-Nur et Belgin. Je ne suis pas peu fière non plus d’avoir reçu, entre autres, le soutien de Pierre Bourdieu qui, à mes yeux, incarnait l’intelligence et la sensibilité de ces intellectuels dont les professeurs, c’est du moins ce que j’ai cru, faisaient partie.

[1] Depuis, le tribunal admistratif a confirmé l’exclusion.





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