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CQFD N°069


HISTOIRE DE SAUTE-FRONTIÈRES

MAKAN ET LE TABOU MODERNE

Mis à jour le :16 août 2009. Auteur : Caroline Robert.

Après ses galères de clandestin transsaharien, Makan expérimente à présent les misères du demandeur d’asile et les pratiques mafieuses de certains compatriotes. Ou comment les féodalités africaines viennent servir les mutations « modernes » du marché capitaliste.
I, IL Y A DEUX ANS, on avait dit à Makan qu’il finirait quasi esclave dans le sous-sol parisien, il aurait crié au conte à dormir debout. Et pourtant… Ce Malien est arrivé en France en septembre 2008, après plusieurs tentatives de traversées de l’Atlantique entre la Mauritanie et l’Espagne.

Nous l’avions connu à Bamako en juillet 2007 et c’est à cette occasion qu’il nous avait décrit ses trois échecs successifs [1].À chaque fois, il avait payé des passeurs pour traverser le désert entre le nord de la région de Kayes (Mali) et Nouakchott puis Nouadibou (Mauritanie). Avec d’autres migrants, il avait acheté un bateau (un genre de pirogue à moteur) et avait gagné les côtes d’Andalousie. À chaque voyage, il y avait eu plusieurs noyades ou morts de soif et d’épuisement. Puis, recueillis par la Croix-Rouge espagnole, ils avaient finalement été expulsés vers Dakar.

Lors de notre rencontre à Bamako, nous l’avions mis en relation avec Souleymane, expulsé en 2006 (malgré une grosse mobilisation solidaire qui lui avait permis de redescendre du premier vol, mais pour au bout du compte se retrouver ligoté dans celui de la semaine suivante). Au cours de cet entretien, Makan posait tout un tas de questions sur la vie en France et Souleymane lui avait expliqué que c’était difficile de trouver un travail, de vivre loin de sa famille, de se loger, de payer ses factures, d’aller la nuit à la cabine téléphonique dans l’air glacial de l’hiver, de vivre sans papiers dans la peur continuelle d’être interpellé par la police… « Et aussi de ne pas oser donner de nouvelles à sa famille quand on a perdu son boulot et qu’on n’a donc plus d’argent à envoyer. Les familles demandent toujours plus à chaque fois. […] Elles croient que c’est facile là-bas,mais c’est vraiment dur de s’en sortir », l’avait prévenu Souleymane. Makan, obnubilé par son désir d’atteindre l’Eldorado européen, n’avait pas tout écouté, pas tout compris, comme il le reconnaît lui-même aujourd’hui : «  Je ne connaissais pas la réalité des choses. »

Malgré toutes les déconvenues précédentes, Makan a de nouveau « tenté sa chance »,mais en avion cette foisci. Aujourd’hui, il est en attente d’une réponse de l’Ofpra [2], avec un titre provisoire de séjour, sans permis de travail. Notre ami a pu trouver un emploi dans une importante entreprise de nettoyage (plus d’un millier de salariés), en contrat de sous-traitance avec une grande entreprise de transports du service public (ou de ce qu’il en reste…). Il a obtenu ce contrat avec l’aide d’une connaissance (ancien sans-papiers) qui lui a prêté son titre de séjour. Le trucage est éprouvé : le prêteur reçoit les fiches de paye chez lui avec, bien entendu, le chèque correspondant.

Et c’est là que ça se complique : le prêteur filou, qui faisait travailler Makan à sa place, ne lui reversait pas la totalité des salaires. Le premier mois, par exemple, il ne lui a reversé que 100 euros sur les 1 000 dus. Makan a donc rompu son contrat sous cette fausse identité et a reçu un solde de tout compte de 350 euros. Par chèque, au nom du filou… Son honorable patron a réembauché notre ami dès le lendemain sous une nouvelle identité. Makan a la « parole » du nouveau prêteur de papiers qu’il ne lui prendra « que » 150 euros par mois sur les payes, ce qui reste à vérifier. Pour l’instant, il n’a reçu que 50 % de la somme. Mais notre ami est coincé, il n’a aucun moyen de pression sur les maquereaux qui s’engraissent grâce à ce système. Et si c’est bien d’un système mafieux qu’il s’agit, le dénoncer n’est pas chose aisée. Il y a bien sûr le poids de certaines traditions villageoises, qui permettent aux aînés d’exploiter les plus jeunes sans que ceux-ci n’osent rien réclamer à leur « oncle » ou « grand frère » lorsque celui-ci les a « plumés » de quelques salaires, allocations ou loyers. Mais s’attaquer au fond politique du sujet dérange encore plus. Car ce mécanisme de racket précapitaliste vient nourrir un marché du travail tout à fait moderne. Marché de plus en plus dérégulé, pour faire face à la fameuse « concurrence libre et non faussée » préconisée à l’intérieur de la forteresse Europe.

Makan a bien compris qu’il est piégé par ce système. Il envisage même de faire une K7 ou un DVD pour raconter tout cela de vive voix et le faire diffuser au Mali. « Là-bas, on galère ; mais ici, c’est pareil », nous affirmait-il récemment. Et il veut le faire savoir, même s’il sait que les jeunes au pays ne voudront probablement pas l’entendre, comme lui n’a pas voulu comprendre les propos de Souleymane avant de partir. Ici, en France, cette histoire de « saute-frontières  », diffusée par tract et mail au sein de quelques réseaux militants, n’a eu que peu d’écho. Ou alors des réponses passablement agaçantes : « Ben oui, c’est comme ça que cela se passe. » Tout le monde ferme les yeux. Face à cette triste réalité, la régularisation au cas par cas ne mène nulle part. Elle permet tout juste de se donner bonne conscience à peu de frais. Au moment où, à Paris, les sans-papiers occupant la Bourse du travail de la rue Charlot se font expulser par des nervis de la CGT, l’évidence est encore plus criante : seule une régularisation globale empêcherait les filières mafieuses de sévir. Mais les patrons comme les camelots de la relance économique feraient grise mine si on les privait de cette main-d’œuvre corvéable à merci. Alors, si ce n’est pas Makan et ses frères, qui mettra à nu le tabou de cet esclavage moderne ?

Article publié dans CQFD N°69, juillet/août 2009.


[1] Lire « Paris-Bamako » dans le CQFD du 15 septembre 2007.

[2] Office français de protection des réfugiés et apatrides.





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