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CQFD N°069


RÉSURRECTION DU BAZAR MARSEILLAIS ?

« ORIENTAL ET SENTIMENTAL »

Mis à jour le :16 août 2009. Auteur : Nicolas Arraitz.

Coup de théâtre dans la moiteur de l’été : une association conventionnée par la Ville de Marseille met en scène la réconciliation du propriétaire et des commerçants du Marché du Soleil, en guerre depuis l’incendie du 18 juin 2008. Mais qui se cache derrière EMA, cette officine à l’acronyme si aguichant ?

U PAYS DES RUMEURS, les demi-vérités sont reines. Un exemple : il paraît que d’ici à l’an qui vient,Marseille sera mise sous tutelle… Vu l’état d’endettement de la Ville, l’hypothèse n’est pas si échevelée. On chuchote aussi que la tour CMA-CGM, ce gros doigt d’honneur en voie d’érection face à la rade,s’est déjà enfoncée de vingt centimètres… En tout cas, ce qui n’est pas une rumeur, c’est l’abandon, « à cause de la crise », de l’édification de sa voisine, la tour conçue par Jean Nouvel. La Défense version phocéenne a-t-elle fait long feu ? À quelques mètres de là, les appartements de la rue de la République, vidée de ses pauvres, peinent à trouver acquéreur : les cadres qu’on espérait y attirer ne savent pas trop ce qu’ils viendraient encadrer ici.

Heureusement, le génie méditerranéen ne demande qu’à surgir hors de la lampe. « Les commerçants du Soleil crient victoire  », révèle La Provence du 24 juin. Enfin une bonne nouvelle ! Dans le rôle du bon Samaritain, un certain Jacques Balouzat, fondateur et président d’EMA [1]. EMA ? « EMA, association conventionnée par la Ville, a pour vocation la promotion, l’entraide et le rapprochement des communautés de l’arc méditerranéen représentées à Marseille. » Le 26 juin, EMA convoquait donc un « point presse » dans ses locaux. Sous un poster du 26e centenaire (« 2600 ans d’une ville rebelle »), Georges Dahan, proprio du Soleil, et Abdelhak Abed, président de l’Union des commerçants (UCMS), miment la réconciliation. Oubliée, l’arrogance d’un Dahan qui prétendait construire un centre commercial flambant neuf avec parking souterrain sur les ruines du populaire bazar. Évaporés, les prêches d’Abed au nom des souffrances des 140 boutiquiers que l’incendie du 18 juin 2008 a transformés en vendeurs à la sauvette. Vêtu d’un costume de lin, le geste onctueux, Georges Dahan veut séduire son auditoire : « Comme vous, je suis un Oriental et un sentimental. » Il promet de rendre exploitables les deux tiers du marché encore intacts d’ici à la fin de l’été. Et, alors qu’un an après il n’a toujours pas effectué les travaux de sécurisation [2], il assure vouloir remettre en état la partie incendiée « d’ici fin 2009 ». « Le président Abed » – comme l’appelle un flagorneur maître de cérémonie [3] – fait d’abord mine de morigéner Dahan pour sa mauvaise gestion du sinistre et de ses conséquences, mais pose ensuite, tout sourires, pour la photo immortalisant les retrouvailles. Pour les besoins de sa mise en scène, EMA travestit là une affaire de spéculation immobilière en mésentente entre « communautés », entre un propriétaire juif et des locataires musulmans…

En décalage radical avec ces bons sentiments, l’intrigant Balouzat [4] nous glissera avant de s’éclipser : « Euroméditerranée ne veut pas d’un marché oriental. Ce quartier vaut de l’or. » Même son de cloche auprès d’un envoyé municipal présent  : « Le destin du marché est scellé ;à la mairie, on n’en veut pas. »

Alors, à quoi joue-t-on ? Après la réouverture des rideaux de fer par les commerçants en colère, les travaux de réhabilitation aux frais de ces derniers, une série d’actions retentissantes (manifs, journée portes ouvertes, affiches plagiant l’appel gaullien du 18 juin, banderoles comparant le marché avec Caterpillar et Continental…), la situation devenait explosive. Dahan peinait à trouver une assurance qui veuille couvrir ses biens. Ses liens avec Allegrini, adjoint au maire délégué à la sécurité, se faisaient jour. Le bricolage de « studios » sans permis de construire au-dessus du marché aussi [5]. On commençait à parler d’un droit de préemption de la mairie… Il fallait désamorcer la poudrière.

Mais la réouverture est-elle pour autant acquise ? Le début des travaux reste aléatoire et, une fois ceux-ci effectués, des services techniques sous influence pourront refuser de délivrer les permis nécessaires à une reprise de l’activité. C’est à la manoeuvre d’un propriétaire aux abois qu’on vient d’assister, visant à temporiser et à diviser ses locataires. « Je connais la famille Dahan depuis vingt ans », lâchait une dame à la sortie du « point presse ». « Je ne crois pas à ses belles paroles. »

Du côté des pouvoirs réels, on prend la pose façon Ponce Pilate. Le 2 juillet, François Jalinot, directeur général d’Euromed, a affirmé lors d’une réunion de concertation que l’établissement public « ne s’opposera pas à la réouverture,mais oui à une extension du marché », ajoutant qu’il envisage de préempter ses abords. Quant au président d’Euromed, Guy Teissier (ex-Parti des Forces Nouvelles requalifié UMP), il estime qu’il s’agit d’« une affaire de droit privé ». Mépris et tactique du pourrissement sont encore à l’œuvre dans ce secteur (la Porte d’Aix, « entrée Nord et vitrine de Marseille ») promis aux promoteurs.

Pour nourrir le feuilleton, EMA communique à nouveau le 29 juin : « Alors qu’il sortait de la mosquée de la rue Malaval en compagnie d’amis, Abdelhak Abed a été sauvagement frappé dans le dos. (…) EMA s’interroge sur les causes de cette agression sans fondement, et ne veut pas envisager de lien flagrant entre cette malheureuse affaire et l’accord fraîchement négocié entre la SCI AMG Promotion (propriétaire du Marché du Soleil) et l’UCMS. » Depuis, Abed est « parti en vacances en Algérie ». Les commerçants ne savent plus à quel prêcheur se vouer. Rue du Bon-Pasteur, où une autre boutique a récemment été incendiée, ça sent toujours le roussi.

Article publié dans CQFD N°69, juillet/août 2009.


[1] Acronyme d’EuroMéditerranée Association,qui s’approprie habilement le nom de l’établissement public Euroméditerranée (ou Euromed), chargé de la réhabilitation des quartiers portuaires, pour se poser en médiateur entre victimes et gestionnaires de cette vaste opération immobilière.

[2] Pour l’impasse mitoyenne, l’arrêté n° 09/170/DPSP du 14/04/09 annule l’arrêté de péril imminent du 24/06/08, après une « réalisation partielle des travaux » (en fait, un écrêtement sommaire du mur mitoyen). Mais sur le site lui-même, le cloaque puant et les poutres calcinées en équilibre incertain continuent d’empoisonner la vie des riverains.

[3] Philippe Maille, associé à Balouzat sur ce coup de com’,est,selon sa carte de visite, « chairman & founder » de PHMC GPE LLC Ntic coaching & marketing Global comunication [sic !], un machin dont le « head office » se trouve à Newark, USA.

[4] Lors des municipales de 2001, Balouzat, ex-membre de l’équipe Vigouroux (successeur de Defferre), se présenta comme candidat sans étiquette après que Gaudin eut refusé de l’intégrer à sa liste. Ses près de 5 % de voix firent surtout défaut au socialiste Olmetta. Le rôle d’« arbitre » plaît visiblement beaucoup au bonhomme…

[5] Blaise Messina, artisan plombier affecté par le sinistre, a montré à CQFD les fenêtres de ces « studios » (« des “duplex”à la japonaise, de deux mètres sur trois »), pratiquées à la va-vite à travers un mur porteur : sans linteaux ni alignement aucun.





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